A deux heures, elle va encore prendre son café avec la princesse; mais à trois elle est rentrée et ne ressort plus qu'à huit, heure du souper, qui a lieu également chez la princesse, car c'est chez elle que se prennent tous les repas. A onze heures tout le monde est couché.
Pour Mme de Boufflers, au contraire, la journée s'écoule très agréablement; d'abord, M. d'Adhémar ne la quitte pas plus que son ombre, et ils passent ensemble des moments fort doux; puis elle adore la comète et elle y joue avec ses amis pendant d'interminables heures.
Saint-Lambert, qui est resté à Lunéville, n'est guère plus satisfait de son sort que la divine Émilie, et l'isolement lui suggère mille récriminations.
Pourquoi Mme du Châtelet n'est-elle pas restée avec lui? Pourquoi ne l'a-t-elle pas emmené? Évidemment, c'est parce que son amour diminue; du reste, avec la vie dissipée qu'elle mène, il ne peut en être autrement, etc.
La pauvre marquise prend la peine de se défendre. Rester à Lunéville, mais comment aurait-elle pu le faire, quand le roi la priait d'accompagner Mme de Boufflers? Emmener Saint-Lambert avec elle à Plombières; mais elle n'a pas osé le faire, et pour bien des raisons. D'abord à cause de Mme de Boufflers, puis du qu'en dira-t-on, enfin des difficultés qu'ils auraient éprouvées à se voir.
Ne sont-ils pas tenus tous deux à bien des ménagements? Ne sait-il pas qu'elle a des chaînes, qu'elle ne peut et ne veut briser? elle doit donc faire des sacrifices à la décence, sans cela elle perdrait bientôt toute la douceur de leur vie.
Puis à Plombières, on reste la journée entière chez la princesse, on y prend tous les repas: comment aurait-il fait, lui qui la connaît à peine? Enfin l'existence est si chère, qu'il se serait ruiné absolument.
Quant à la dissipation, vraiment, le reproche est si plaisant qu'elle ne prendra même pas la peine d'y répondre. La vérité est qu'elle ne pense qu'à lui, et qu'elle ne sera heureuse que quand elle le reverra.
Mme du Châtelet et Saint-Lambert, malgré quelques récriminations, sont dans une phase de passion exaltée et dithyrambique, qui leur inspire quelquefois des phrases charmantes. La marquise profite de ses loisirs forcés pour écrire à son ami des lettres de douze et de seize pages.
«M'aimez-vous avec cette ardeur, cette chaleur, cet emportement qui font le charme de ma vie? Il y a bien loin d'ici à lundi, mais aussi lundi je serai bien heureuse. Je vous adore et je sens que je ne puis vivre sans vous... je n'ai aucun esprit, car je me meurs de sommeil, mais mon cœur n'est jamais endormi.»