Le soir de la première représentation, on eût dit qu'une bataille allait se livrer dans le paisible asile de la Comédie.

Voltaire avait mobilisé toutes ses troupes, sous des chefs habiles et décidés, entre autres le chevalier de la Morlière[ [121]. Longchamp avait également amené quelques amis «capables de bien claquer et à propos».

Tout se passa d'abord assez bien. Les partisans de Crébillon, il est vrai, bâillaient à qui mieux mieux; c'était la manière de siffler de l'époque, et non la moins dangereuse puisqu'elle était contagieuse. Mais les troupes de la Morlière applaudissaient et cela faisait compensation.

Cependant la décoration, pour laquelle on avait dépensé des sommes considérables, fit peu de sensation; le tonnerre, sur lequel on comptait beaucoup au troisième acte, comme nouveauté, fut loin de produire l'effet terrifiant qu'on espérait; en somme, les trois premiers actes parurent assez froids.

Malheureusement il se produisit au quatrième acte, celui sur lequel l'auteur fondait les plus grandes espérances, un incident burlesque qui faillit faire tomber la pièce.

On sait que l'usage, pour les grands seigneurs et les amis des comédiens, était de prendre place sur la scène elle-même, à droite et à gauche, sur des gradins; quelques-uns se tenaient même debout, au fond du théâtre et le long des coulisses. Cet usage amenait mille inconvénients; mais il avait surtout le tort d'entraver le jeu des acteurs, et on avait même été obligé de placer des sentinelles sur la scène, pour maintenir l'ordre.

Le soir de Sémiramis la foule était immense, aussi bien sur la scène que dans la salle; c'est à peine si les comédiens pouvaient se mouvoir. Au quatrième acte, à la scène du tombeau de Ninus, quand le fantôme se montre[ [122], il lui fut impossible de traverser les rangs des spectateurs. La sentinelle, voyant son embarras, voulut lui venir en aide et se mit à crier naïvement:

«Messieurs, place à l'ombre, s'il vous plaît, place à l'ombre...»

Ces mots déchaînèrent un fou rire dans la salle; les partisans de Crébillon les exploitèrent si bien que la pièce fut interrompue, et que c'est à peine si on put la terminer.

Voltaire voulant à tout prix savoir ce que le public, le vrai public, pensait de sa pièce, se coiffe d'une énorme perruque sans poudre, qui lui cache presque la figure, d'un vaste chapeau à trois cornes, d'une longue soutane, d'un petit manteau, et ainsi déguisé il se rend au café Procope, où ses ennemis tenaient leurs assises; il s'installe dans un coin obscur, et écoute. Poètes, auteurs, journalistes, amateurs, discutaient avec passion la nouvelle pièce: les uns la portaient aux nues, les autres la traînaient dans la boue. Après une heure et demie de ce supplice, Voltaire rentre chez lui. Harassé de fatigue et la fièvre dans le sang, il se met au travail, coupe, corrige, arrange et refait complètement le cinquième acte. A l'aube, Longchamp pouvait porter aux comédiens leurs nouveaux rôles.