Le soir, la cabale resta stupéfaite de ne plus retrouver les endroits qu'elle devait siffler. Sémiramis eut un grand succès et fut jouée quinze fois de suite, ce qui était très joli pour l'époque.

Voltaire pouvait repartir pour la Lorraine et c'est ce qu'il fit le 10 septembre; mais il avait passé par tant d'émotions que sa santé était fort ébranlée: la fièvre ne le quittait pas.

Jusqu'à Château-Thierry il supporta le voyage assez bien; mais, à partir de ce moment, ses souffrances augmentèrent, et, quand il arriva le 12 à Châlons, il était dans l'état le plus alarmant. Il ne pouvait pas songer à poursuivre son voyage; il ne voulut pas s'arrêter à l'hôtel de la Cloche qui lui rappelait un si mauvais souvenir; il descendit à la poste où il s'alita.

Il se jugeait lui-même si malade qu'il recommanda à Longchamp «de ne le point abandonner, et de rester près de lui pour jeter un peu de terre sur son corps quand il serait expiré».

La nuit fut très mauvaise; il avait le délire, parlait sans cesse de Sémiramis, du Catilina de Crébillon, etc. Le lendemain, il était au plus mal: il n'avalait que du thé et de l'eau panée, et c'est à peine s'il pouvait remuer.

Le soir du sixième jour, Voltaire déclara qu'il ne voulait pas mourir à Châlons et qu'il allait partir. Le lendemain matin, en effet, on l'installait dans sa chaise de poste et il arriva sans trop de mal à Nancy. L'on s'arrêta à la poste et le malade fut couché dans un bon lit. Puis Longchamp se mit à table près de son maître et commença à dévorer un excellent souper. Voltaire le regardait avec envie, lui disant: «Que vous êtes heureux d'avoir un estomac et de digérer!» A ce moment Longchamp, après plusieurs autres plats, allait absorber deux grives et une douzaine de rouges-gorges. Il invita son maître à l'imiter. Voltaire se laissa tenter et avala deux oiseaux avec appétit. Sur ce il s'endormit et se réveilla le lendemain dans les meilleures dispositions du monde.

Le soir même il était à Lunéville, où il retrouvait Mme du Châtelet.

Pendant que Voltaire rentre en Lorraine, après les émotions violentes que nous venons de raconter, voyons ce qu'est devenu Stanislas.

Il est arrivé le 29 et il s'est installé à Trianon, qu'on lui réserve toujours lors de ses fréquents voyages. Comme d'habitude, il a emmené avec lui un détachement de sa bouche, c'est-à-dire un contrôleur, un cuisinier et un officier. Le duc Ossolinski l'accompagne également, ainsi que le marquis de Boufflers, le mari de la favorite, et M. de Thianges, le neveu de son grand veneur.

On rend au roi les mêmes honneurs que d'habitude: on lui donne un chef de brigade, un exempt, douze gardes et six Cent-Suisses.