La malheureuse princesse, complètement abandonnée, menait l'existence la plus triste. Elle ne voyait jamais ses filles, élevées loin d'elle à l'abbaye de Fontevrault; elle en resta séparée pendant douze ans sans les revoir une seule fois.

Elle vivait retirée dans ses appartements, livrée à d'incessantes pratiques religieuses. Elle s'occupait aussi d'ouvrages de tapisserie et de couture pour les pauvres. Elle aimait les arts, dessinait, peignait, et elle composa, pour ses appartements, des peintures dans le genre chinois, dont elle forma tout un cabinet[ [123]. Comme son talent n'était pas très décidé, elle avait attaché à sa personne un peintre, qu'elle nommait gaiement son «teinturier», et qui revoyait ses œuvres. Elle appelait plaisamment son atelier «son laboratoire».

Marie Leczinska cherchait encore une consolation à l'abandon dans lequel elle vivait dans les soins d'une société intime, où elle trouvait beaucoup de charme. On se réunissait tous les soirs chez sa dame d'atours, la duchesse de Villars; on jouait au cavagnole[ [124], et, malgré la sévérité de la princesse, la conversation était parfois fort gaie.

Un des plus intimes du petit cercle royal était le président Hénault[ [125], chancelier de la reine et surintendant de la maison de la dauphine. C'était un homme aimable et poli, qui n'est resté connu que par sa longue liaison avec Mme du Deffant. Nous l'avons vu déjà faire de longs séjours à Lunéville, lorsqu'il se rendait aux eaux de Plombières. Il éprouvait pour Stanislas un respectueux attachement et le roi l'aimait beaucoup.

Moncrif, le lecteur de la reine, était aussi un des assidus de ces réunions journalières; c'était un homme agréable, très simple, et que l'Académie avait accueilli volontiers, bien que ses titres fussent plus que modestes: il avait écrit une histoire des chats. Par la protection de la reine, il fut nommé historiographe de France. «Historiographe! s'écria Voltaire apprenant cette nouvelle; c'est historiogriffe que vous voulez dire!»

Ce qui en lui plaisait le plus à la reine, c'est qu'il passait pour avoir des mœurs irréprochables. Voltaire prétendait cependant que cette réputation était usurpée; il assurait l'avoir entendu dire à quelques danseuses de l'Opéra: «Si quelqu'une de ces demoiselles était tentée de souper avec un petit vieillard bien propre, il y aurait quatre-vingt-douze marches à monter, un petit souper assez bon, et dix louis à gagner.» La proposition ne passait pas inaperçue, et l'on prétendait que Moncrif ne manquait pas de visites dans les combles du pavillon de Flore qu'il habitait.

Moncrif, lui aussi, était un des admirateurs du roi de Pologne, et, sur son invitation, il avait été faire un séjour à la cour de Lunéville.

Militaire, poète, physicien, habitué des sociétés les plus brillantes de Paris, le comte de Tressan[ [126] était également fort apprécié dans le cercle de la reine; la légèreté de ses mœurs en faisait bien un peu un objet de scandale, mais Marie Leczinska, dans l'espoir de le ramener à de meilleurs sentiments, lui témoignait une bienveillance toute particulière.

Souvent même Tressan se permettait des familiarités qui, de la part d'un autre, auraient été sévèrement réprimées. Un soir, dans la conversation, on parlait des houssards qui faisaient des courses dans les provinces et approcheraient bientôt de Versailles:

—Mais si j'en rencontrais une troupe et que ma garde me défendît mal? dit la reine inquiète.