«On ne peut point écrire en l'air des choses aussi tendres que lorsqu'on a tout son loisir. D'ailleurs, j'ai l'âme fort agitée. Je vois qu'il n'y a aucune ressource avec qui vous savez et que les bons procédés ne font pas plus sur elle que la colère; je crois qu'elle les craint encore davantage. Je crois qu'elle fait tout ce qu'elle peut pour éloigner le roi de moi; elle n'y a pas réussi, mais elle y réussira. Mes bons procédés ne m'ont attiré que des aigreurs; elle ne veut pas que nous passions notre vie ensemble, cela est sûr. Mais si vous m'aimez autant que vous le dites, autant que vous le devez et autant que je vous aime, nous nous en passerons bien. J'ai passé ma vie dans l'indépendance, et assurément je ne choisirai pas ses chaînes; je ne veux dépendre que de mon goût et de mes plaisirs; il n'y en a point pour moi sans vous, cela est sûr... Son aigreur, ses farces, son ton sont inconcevables, et je vous assure qu'il faut songer à ne s'en plus embarrasser et à ne s'en plus occuper.»
«Vos lettres sont charmantes, surtout la dernière. Vous avez plus d'esprit et plus de loisir que moi, mais non plus d'amour. N'ayez pas cette vanité-là, je vous prie. M. de Voltaire ne quitte pas ma chambre et ne cesse de me prêcher sur Mme de Boufflers; j'en suis excédée; je fais plus que je dois. Mais c'est assurément ce qui ne peut jamais m'arriver avec vous. Je vous dois bien de l'amour et je vous jure que je ne suis point en reste. Oui, délices de mon cœur, puisque vous voulez un nom; oui, je vous adore, je vous attends avec la plus grande impatience.»
Mme du Châtelet n'était pas seule à éprouver des tracasseries. Le philosophe lui-même avait aussi quelques ennuis. Le Père de Menoux et le parti dévot, qui avaient cru fort habile d'attirer Voltaire à la cour de Lorraine, éprouvèrent une grande déception en voyant à quel point leurs chimériques projets étaient loin de se réaliser. Non seulement la présence du philosophe et de la divine Émilie n'avait pas nui à la faveur de Mme de Boufflers; mais au contraire la domination de la favorite n'en était que plus complète, plus absolue.
Le parti dévot, fort marri de sa déconvenue, commença donc à faire campagne contre celui qu'il avait si imprudemment attiré: le Père de Menoux, en particulier, s'efforçait d'agir sur l'esprit de Stanislas, et il ne manquait pas une occasion de l'engager à se défier de Voltaire. Un jour où il lui parlait avec véhémence de l'hypocrisie du philosophe, le roi lui répondit spirituellement:
—C'est lui-même et non pas moi qu'il fait dupe du rôle qu'il joue. Son hypocrisie est du moins un hommage qu'il rend à la vertu. Et ne vaut-il pas mieux que nous le voyions hypocrite ici que scandaleux ailleurs?
On faisait courir les bruits les plus absurdes et on les colportait à l'envie pour soulever la population contre le philosophe. On racontait que la nuit les feuilles des arbres jaunissaient dans les allées du bosquet où Voltaire avait médité pendant le jour; on affirmait qu'on entendait des bruits sinistres sortir de l'appartement du réprouvé.
Tout le monde se mettait de la partie, les femmes elles-mêmes. Un jour, Voltaire se trouvait en visite chez la jolie Mme Alliot, la femme du conseiller aulique. Un orage violent étant venu à éclater, la maîtresse de la maison, fort incivilement, pria le philosophe de se retirer, parce que sa présence pourrait bien attirer le tonnerre sur la maison. Voltaire indigné lui répondit: «Madame, j'ai pensé et écrit plus de bien de celui que vous craignez tant, que vous n'en pourrez dire toute votre vie.»