CHAPITRE II
(1729-1737)
Les enfants de M. et de Mme de Craon.—Leur établissement.—Les chapitres nobles de Lorraine.—Catherine de Beauvau-Craon.—Son enfance.—Sa vie au couvent.—Son mariage avec le marquis de Boufflers.—Stanislas Leczinski, roi de Pologne.—Il est nommé duc de Lorraine.—Sa cour à Meudon.—La duchesse régente de Lorraine quitte Lunéville.—Désespoir de ses sujets.
Si nous nous sommes étendu un peu longuement sur le règne du duc Léopold et sur ses relations avec Mme de Craon, c'est que nous avons voulu montrer dans quelle famille fut élevée notre principale héroïne, quels exemples elle eut sous les yeux, et quelle était la société qui gravitait autour d'elle. Pour juger sainement Mme de Boufflers, il était de toute justice de montrer sa famille, le milieu dans lequel elle avait vécu pendant les longues années de son enfance, pendant les années où les impressions sont si vives et laissent dans l'âme des traces si profondes. Si nous la voyons plus tard manifester une grande indépendance morale et une rare liberté d'allure, nous l'excuserons plus facilement en nous disant qu'il y avait chez elle une question d'atavisme et que, du reste, elle ne vivait pas autrement que beaucoup de femmes de son époque.
Tous les enfants de M. de Craon se distinguèrent par un caractère heureux et un esprit original. On aurait pu dire au dix-huitième siècle l'esprit des Beauvau, comme on disait au siècle précédent l'esprit des Mortemart[ [18].
Le fils aîné de M. de Craon, Nicolas-Simon-Jude, né en 1710, avait été nommé en 1718 à la survivance de la charge de grand écuyer de Lorraine. Mais, lorsqu'il eut atteint l'âge de 21 ans, il abandonna ses dignités et sa fortune pour se consacrer à Dieu. Il venait de recevoir les ordres sacrés lorsqu'il mourut malheureusement à Rome, de la petite vérole, en 1734.
Le second fils, François-Vincent-Marc, né en 1713, avait été, dès son enfance, destiné à l'Église; il fut nommé en 1718, c'est-à-dire à l'âge de cinq ans, primat de Lorraine. C'était un bénéfice de 40,000 livres de rente; il n'y avait nulle fonction attachée à cette dignité si ce n'est d'officier à certaines grandes fêtes de l'année.
Le droit d'aînesse se trouva ainsi passer au troisième fils, Charles-Just, né le 10 novembre 1720. Ce jeune homme reçut une éducation des plus soignées et, à treize ans, il fut nommé lieutenant dans le régiment de la Reine que commandait son oncle, le marquis de Beauvau; puis il voyagea pendant plusieurs années.
Deux autres fils, plus jeunes, entrèrent également dans l'armée.
Quant aux filles, elles furent toutes placées dans les chapitres nobles de Lorraine pour y rester jusqu'au moment de leur mariage ou s'y faire religieuses. L'une fut abbesse d'Épinal, l'autre de Poussay.
Celles qui quittèrent le couvent pour se marier furent toutes brillamment établies et richement dotées par Léopold.