Le 17 août 1723, Anne-Marguerite-Gabrielle de Beauvau s'allia à la maison de Lorraine en épousant un prince de la branche de Marsan, Jacques-Henri de Lorraine, prince de Lixin. L'union était superbe assurément, mais le prince n'était pas renommé par la douceur de son caractère. Causant un jour, sur un sujet frivole, avec M. de Ligniville, le propre frère de sa belle-mère, il se querella avec lui et prit les choses de si haut qu'une rencontre s'ensuivit; il tua M. de Ligniville. Cette humeur batailleuse devait être fatale au prince, comme nous le verrons plus tard.
Plusieurs sœurs de la princesse de Lixin furent également fort bien mariées. Élisabeth-Charlotte épousa le marquis de la Baume-Montrevel; Gabrielle-Françoise, le prince de Chimay; Charlotte, abbesse de Poussay, le marquis de Bassompierre.
Voyons, avec plus de détails, quel fut le sort de Marie-Françoise-Catherine de Beauvau qui va jouer, dans notre récit, un rôle prépondérant.
Catherine de Beauvau n'était pas ce que l'on peut appeler, à proprement parler, une beauté; mais elle possédait, ce qui vaut mieux, un charme à nul autre pareil. Comme sa mère, elle avait un teint d'une blancheur éblouissante, des cheveux superbes, une taille d'une rare perfection. La noblesse de son maintien, la légèreté de sa démarche ajoutaient encore à ses attraits physiques.
Mais ce qui était incomparable et lui attirait tous les hommages, c'étaient l'expression, la vivacité, la mobilité de sa physionomie. Ajoutez à cela beaucoup de gaieté naturelle, de bonne grâce et de finesse; bref, elle possédait au suprême degré tous les dons qui, dans la femme du monde, peuvent séduire et charmer.
Les années de son enfance n'avaient pas été particulièrement heureuses. D'un naturel un peu sauvage et même assez capricieux, elle ne sut se plier avec une docilité suffisante à l'éducation commune et on lui en voulut. Au milieu de frères et sœurs très nombreux et très aimés, elle joua un peu le rôle sacrifié d'une Cendrillon; c'est aux autres que s'adressaient, presque toujours, les caresses de sa famille. La jeune Catherine aurait pu en concevoir quelque dépit et son caractère s'aigrir en raison même de ces préférences injustes; heureusement pour elle il n'en fut rien; l'indépendance de son humeur, sa dissipation, sa gaieté, la préservèrent des regrets, des jalousies et des chagrins qu'une âme plus sensible aurait pu éprouver.
Du reste, son séjour dans la maison paternelle ne se prolongea pas outre mesure. «L'usage de ce temps aimable et frivole, écrit de façon charmante Mme de Noailles, était de confier l'éducation des filles au couvent depuis l'enfance jusqu'au mariage. Personne n'avait, ou ne croyait avoir le temps d'élever ses enfants: d'ailleurs sur plusieurs filles, il y en avait toujours quelqu'une destinée à entrer en religion et que par conséquent il fallait éloigner du monde avant qu'elle pût le regretter[ [19].»
Donc, conformément aux usages, dès que Catherine de Beauvau fut sortie de l'enfance, on l'envoya au couvent très mondain des chanoinesses de Remiremont[ [20] et elle y attendit patiemment qu'un époux vînt l'en faire sortir.
Il y avait en Lorraine quatre chapitres nobles de femmes: Remiremont, Poussay, Épinal et Bouxières. Les deux plus célèbres étaient Remiremont et Poussay[ [21]; c'est là qu'étaient élevées les jeunes filles de la plus haute noblesse, jusqu'au moment de leur mariage; si l'époux espéré ne se présentait pas, elles prenaient généralement le voile.
Les chanoinesses de Remiremont jouissaient des plus rares privilèges. Non seulement elles étaient dispensées de la clôture, mais chacune d'elles avait sa maison à part et vivait comme elle l'entendait. Elles n'étaient astreintes à aucun vœu et pouvaient, quand il leur plaisait, quitter l'abbaye pour se marier; enfin, elles étaient exemptes de la juridiction de l'Ordinaire et ne relevaient que du Saint-Siège.