L'abbesse était revêtue des insignes de la dignité épiscopale; quand elle allait à l'offrande ou à la procession, son sénéchal portait la crosse devant elle et sa dame d'honneur lui portait la queue[ [22]. Elle avait, dans la ville de Remiremont et les environs, le droit de haute, moyenne et basse justice, et l'on ne pouvait appeler de ses jugements qu'au Parlement de Paris.
L'habit d'église des dames chanoinesses était un long manteau à queue traînante, de laine noire, avec collet d'hermine, et bordé des deux côtés par devant d'hermine. La coiffure se composait d'une mante qui tombait par derrière jusqu'à terre[ [23]. Cet uniforme n'empêchait nullement les chanoinesses d'être coiffées comme à la cour; de porter des diamants, des colliers, des rubans, etc.
Les dames de Remiremont étaient choisies parmi les plus illustres familles d'Allemagne et de Lorraine[ [24]. Les abbesses étaient toujours des princesses de l'un ou de l'autre pays.
Il ne faudrait pas s'imaginer que l'abbaye était l'asile inviolable de la paix et du bonheur. Les dames de Remiremont étaient sans cesse en querelles, tantôt entre elles, tantôt avec leurs seigneurs suzerains, les ducs de Lorraine, contre lesquels elles se sont souvent révoltées. Pour venir à bout de leur résistance, on fut plusieurs fois obligé de mettre des soldats en garnison dans l'abbaye et même, pour les effrayer, de faire venir à Remiremont l'exécuteur des hautes œuvres!
Mais ce n'était pas seulement avec leurs seigneurs que les chanoinesses se querellaient si violemment; la concorde était loin de régner dans l'illustre chapitre. Les chanoinesses allemandes, françaises, lorraines formaient trois partis distincts et se faisaient une guerre acharnée: la cour souveraine de Nancy dut plusieurs fois intervenir.
Depuis la mort de la grande abbesse Dorothée, rhingravine de Salm (1660-1702), l'abbaye offrait un triste spectacle. On avait élu comme abbesse une enfant de cinq ans, la fille du duc Gabriel de Lorraine. Les chanoinesses profitèrent de sa minorité pour ne faire que ce qui leur plaisait et violer ouvertement tous les règlements.
Une entière liberté de mœurs régna bientôt dans le couvent et ses paisibles ombrages ont abrité plus d'un drame.
Catherine de Beauvau n'eut pas lieu de prendre part aux rivalités et aux querelles qui divisaient si souvent les chanoinesses plus âgées; elle se borna à se laisser vivre au milieu de ses compagnes les plus jeunes, de celles qui comme elle étaient insouciantes et gaies. Son heureux caractère lui attira beaucoup d'amies et elle conserva toujours un agréable souvenir de ces jours de sa jeunesse, où tout son temps se passait à chanter, à jouer et à danser.
Elle resta au couvent jusqu'à l'âge de vingt-trois ans; à ce moment, elle fut demandée en mariage par Louis-François de Boufflers, marquis de Remiencourt, «capitaine pour le service de France au régiment d'Harcourt-dragons», moins âgé qu'elle de trois ans[ [25].
C'était une alliance flatteuse, M. de Boufflers étant le petit-fils de l'illustre maréchal de ce nom. Aussi la famille de Craon, sans même consulter la jeune fille, s'empressa-t-elle de donner son consentement à une union qui lui paraissait fort séduisante, bien que la fortune du fiancé fût des plus modestes.