CHAPITRE XXII
(1749)
Séjour à Cirey, de décembre 1748 à février 1749.—Séjour à Paris, de février à avril 1749.—Séjour à Trianon, du 14 au 28 avril 1749.
Mme du Châtelet et Voltaire prirent donc la route de Cirey.
On arriva à Châlons à huit heures du matin; mais la marquise avait gardé si mauvais souvenir de cette ville, qu'elle ne voulut même pas s'y arrêter, et l'on se rendit directement à la maison de campagne de l'évêque, qui était un de leurs amis.
Le prélat, qui avait en séjour quelques invités, fit aussitôt servir un plantureux déjeuner. La conversation devint des plus gaies. Mme du Châtelet, très animée, proposa une partie de comète ou de cavagnole; on accepta et l'on se mit incontinent à la table de jeu. Cependant, neuf heures et demie avaient sonné, heure fixée pour le départ. Les chevaux étaient à la porte et les postillons s'impatientaient. Après une heure d'attente, comme la partie de comète battait son plein, on fit dire aux postillons de s'en aller, et de revenir à deux heures.
A deux heures, ponctuellement, on entendait claquer les fouets; mais, hélas! on avait recommencé une nouvelle partie, et la marquise, qui perdait, ne voulait pas entendre parler de départ.
En attendant, la pluie tombait à verse, et les postillons criaient, juraient, menaçaient de tout abandonner; à la fin, on finit par les installer ainsi que leurs chevaux dans les écuries du château. Ce n'est qu'à huit heures du soir qu'on put arracher la marquise à sa table de jeu.
On arriva à Cirey le 24 décembre. Mais tout à coup Mme du Châtelet, qui dans la vie ordinaire était toujours vive et de bonne humeur, devint rêveuse, sombre, taciturne. Surpris de ce changement, que rien en apparence ne motivait, Voltaire essaya d'en connaître la cause. Ce fut d'abord en vain. Cependant, à force d'insistance et de prières, il finit par arracher à la marquise son douloureux secret: elle lui confia qu'elle avait de graves inquiétudes, et qu'à certains symptômes elle avait tout lieu de se craindre dans une situation intéressante.
La position était d'autant plus délicate que, depuis de longues années, elle n'avait plus avec son mari que de simples relations d'amitié. Comment sortir honorablement de ce pas difficile?
L'occasion était unique pour Voltaire d'accabler son imprudente amie, de se désintéresser d'un incident auquel il n'avait aucune part et de dire à la divine Émilie de se tirer de là comme elle pourrait. Mais il avait le cœur trop généreux pour agir ainsi. Touché aux larmes de la détresse et des angoisses de Mme du Châtelet, il n'eut qu'une idée: lui venir en aide et apaiser ses inquiétudes. Il s'y employa avec autant de zèle que s'il eût été l'auteur responsable du désastre.