Très sagement, le philosophe conseilla de faire venir le principal intéressé et de voir avec lui à quel parti il convenait de s'arrêter: c'était bien le moins qu'il aidât la marquise à sortir de l'embarras dans lequel il l'avait placée.

Ainsi fut fait, et Saint-Lambert, mandé en toute hâte, arriva à Cirey.

On peut deviner ce que furent les conférences entre Mme du Châtelet, Voltaire et Saint-Lambert; elles ne manquèrent assurément ni de piquant, ni de saveur. Enfin, après un long examen de la situation, le singulier trio ne trouva que deux solutions possibles:

La première était de dissimuler la grossesse, de disparaître pendant quelques mois, et d'accoucher en cachette. Mais que de difficultés! Et on restait toujours à la merci d'une indiscrétion.

La seconde était d'attribuer à M. du Châtelet ce qui juridiquement lui appartenait. Mais, si pour le public la chose était facile, il n'en était pas de même vis-à-vis du marquis.

C'est cependant à ce dernier parti que les trois amis s'arrêtèrent comme le plus convenable, et Voltaire qui avait l'habitude des comédies fut chargé d'organiser le scénario.

Donc, Mme du Châtelet écrit à son mari, qui était alors à Dijon, de venir promptement à Cirey, qu'un procès est menaçant, que sa présence peut tout arranger; que, de plus, elle a à lui remettre une forte somme d'argent pour subvenir aux frais de la prochaine campagne. Cette dernière perspective ne laisse pas le marquis insensible, et il accourt à Cirey, où il est reçu avec de grandes démonstrations de joie; Mme du Châtelet, Voltaire, Saint-Lambert, quelques seigneurs des environs qu'on a conviés à faire un séjour, tout le monde s'empresse autour du châtelain et lui fait fête. Dans la journée, on chasse, on parcourt les bois, on visite les fermiers; le soir, on fait grande chère, on sert des vins généreux, la bonne humeur est générale; on cause chasse, pêche, chiens, chevaux, c'est-à dire qu'on choisit de préférence les sujets chers à M. du Châtelet, et chaque fois qu'il prend la parole, tout le monde l'écoute avec déférence.

Charmé d'un succès auquel il n'est pas habitué, le marquis en profite pour raconter ses campagnes. D'autre part Voltaire, qui dans cette comédie joue le premier rôle, étourdit toute la société par les contes les plus drôles et les plus divertissants; la marquise, placée auprès de son mari, porte une toilette des plus suggestives.

Dès le second soir, le marquis, grisé par ses propres paroles, par le bruit, par le vin, perd à peu près la raison.

Grand fut son étonnement de se réveiller le lendemain matin, les fumées du vin dissipées, dans la propre chambre de son épouse, tendrement couché auprès d'elle. Elle lui expliqua, en rougissant, qu'elle avait dû céder à ses instances, et il le crut d'autant plus volontiers, qu'il n'avait plus le moindre souvenir de ce qui s'était passé.