La même charmante existence se prolongea pendant trois semaines au milieu de plaisirs toujours renouvelés et de la gaieté générale. A ce moment, la marquise avoua timidement à son mari qu'elle éprouvait d'étranges symptômes et qu'elle ne serait pas autrement surprise si elle était appelée quelques mois plus tard à lui donner un nouvel héritier.
A cet aveu, M. du Châtelet pensa s'évanouir de joie; puis, après avoir tendrement embrassé sa chère épouse, il courut annoncer la bonne nouvelle à Voltaire, à Saint-Lambert et à tous les amis qui se trouvaient dans le château. Tout le monde le félicita de cet heureux événement; puis ce fut au tour de la marquise de recevoir les compliments de son entourage.
De grandes réjouissances eurent lieu à Cirey en l'honneur de cette maternité si imprévue et M. du Châtelet les présidait avec une fierté bien légitime.
La comédie imaginée par Voltaire et ses amis réussit donc à merveille. Seuls quelques esprits malveillants se permirent de trop faciles plaisanteries.
Quelqu'un disait: «Quelle diable d'idée a donc pris à Mme du Châtelet de coucher avec son mari?»
—«Vous verrez, répondit-on, que c'est une envie de femme grosse.»
Cette délicate négociation heureusement terminée, la réunion des deux époux n'avait plus de raison d'être; M. du Châtelet retourna donc à son corps, Saint-Lambert partit pour Nancy rejoindre son régiment, Voltaire et la divine Émilie firent leurs préparatifs pour regagner Paris.
Depuis que l'on avait quitté Lunéville, Voltaire entretenait avec Stanislas une correspondance assez suivie. Dès la fin de décembre, il avait écrit au roi pour lui envoyer ses vœux de nouvel an. En même temps, il lui parlait avec colère d'un pamphlet où on le vilipendait[ [132]:
«C'est un livre imprimé au fond de l'enfer», répond le roi qui prend part à la juste indignation de son ami; mais en même temps il l'engage à se mettre au-dessus d'aussi basses attaques, «l'envie effrénée n'attaquant que le mérite. Mieux vaut, lui dit-il, mépriser la noirceur des malhonnêtes gens et se contenter d'être estimé des gens d'honneur».
Voltaire n'envoie pas au roi seulement des pamphlets; il lui soumet également ses dernières productions[ [133].