«Je sais jusqu'où va mon crédit, dit-elle; il n'a jamais été plus grand et le roi ne m'a jamais marqué tant d'amitié. Il veut absolument que je fasse mes couches à Lunéville; il dérangera tous ses projets pour y être. Il me laisse l'appartement. Je suis bien honteuse de penser que cela dépend de tout autre chose.
«Le roi de Pologne prétend que je suis ravie d'être grosse, et que j'aime déjà mon enfant à la folie; il est vrai que depuis que je suis sûre d'accoucher à Lunéville, je suis bien moins fâchée de mon état. Le roi est charmant pour moi. S'il savait tout ce qu'il gâte par une injuste obstination, il me ferait l'aimer autant que je le dois; mais comment le lui pardonner? Je ne le connais injuste qu'en ce point.»
Cependant Stanislas avait terminé son séjour à Paris. Le 28 avril, cédant aux instances de sa fille, il se rendit à Vauréal[ [138], chez Mlle de La Roche-sur-Yon, où il passa vingt-quatre heures, et le lendemain il reprenait la route de la Lorraine. Mme du Châtelet se réinstallait aussitôt à Paris, où la rappelaient Voltaire et ses occupations littéraires.
CHAPITRE XXIII
Séjour à Paris, du 28 avril au 26 juin 1749.
A peine arrivée à Paris, Mme du Châtelet reprend sa vie de travail acharné. Elle n'a d'autre distraction que d'écrire à Saint-Lambert et à Mme de Boufflers; elle entretient avec cette dernière une correspondance des plus suivies: il est si important de ménager la favorite, qui peut lui faire tant de bien ou tant de mal, suivant qu'elle sera pour ou contre elle! Aussi lui prodigue-t-elle les protestations d'amitié, protestations sincères malgré tout, car si la marquise est toujours inquiète de son amie, si elle redoute son empire sur Saint-Lambert, l'affection a fini par l'emporter sur la jalousie; elle souffre toujours, mais elle pardonne.
Rien de ce qui touche Mme de Boufflers ne la laisse indifférente. Un jour elle apprend que la fille de son amie, «la divine mignonne», est tombée gravement malade. Aussitôt elle prodigue à la mère les témoignages du plus affectueux intérêt. Elle est au désespoir de n'être pas près d'elle, quand elle la sait triste et inquiète; elle voudrait partir, elle se montre l'amie la plus tendre et la plus attachée.
Enfin, l'enfant se rétablit et Mme du Châtelet s'en réjouit comme s'il s'agissait de sa propre fille.
Ces émotions ont ravivé, dans le cœur de la marquise, toutes les douleurs de l'éloignement:
«C'est alors, écrit-elle à son amie, que notre séparation me devient insupportable et je vous jure qu'elle m'est toujours amère et que vous êtes d'une nécessité indispensable pour mon bonheur.»