Puis elle lui parle de ses projets, de son désir de la rejoindre et des bontés que le roi a pour elle:
«Je m'arrange pour partir le plus tôt que je pourrai.
«Je vous ai mandé que le roi me laissait le petit appartement de la reine; il ferme le grand et j'en suis bien aise... Il m'a promis un petit escalier dans la chambre verte pour aller dans le bosquet, ce qui me sera fort utile dans mon dernier mois, où il me faudra me promener, malgré que j'en aie. Ce pourra même être, tout l'été, le passage du roi pour venir chez moi; de son perron il n'y aura qu'un pas...»
Mme du Châtelet est à ce point en confiance avec Mme de Boufflers qu'elle lui raconte tous ses menus incidents de famille ou de ménage. Son fils n'a pas beaucoup goûté cette grossesse imprévue:
«Depuis quelque temps, dit-elle, je suis moins contente de lui; je ne sais s'il m'aime autant qu'il le devrait. Il n'a pas trop bien pris ma grossesse, et il se donne les airs de n'être pas content des deux mille écus de rente que je lui ai arrangés; pour peu qu'il continue, je lui ôterai la pension de deux mille quatre cents livres que je lui fais, et le laisserai avec son régiment et sa charge. Autant j'aurais fait pour lui par amitié, autant je ferai peu pour une âme intéressée.»
Comme il est en résidence à Lunéville, elle recommande à Mme de Boufflers de le surveiller et, au besoin, de le morigéner.
Puis la marquise a changé de femme de chambre; elle a été obligée de mettre dehors la Chevalier[ [139]. Celle qui la remplace est «d'une adresse charmante et du service du monde le plus agréable, mais c'est une des plus grandes p... qu'on ait jamais vues». Il est vraiment impossible de la garder; elle va la remplacer par une personne «qui ne sait pas attacher une épingle, mais qui sait gouverner en couches», et au moins ce n'est pas «une espèce».
La marquise termine sa lettre par cette phrase pleine de tendresse:
«Vale et me ama; tu eris semper deliciæ animæ meæ.»
Les deux dames sont dans une intimité si confiante que la divine Émilie est chargée de la mission la plus délicate. Mme de Boufflers l'a priée de surveiller le vicomte d'Adhémar, et de lui dire ce qu'elle en pense. La marquise est dans un cruel embarras; elle n'aime pas le vicomte qu'elle trouve sot, déplaisant, tracassier; elle en dirait volontiers du mal; elle souhaiterait même «qu'il soit quitté à la première occasion»; mais, d'un autre côté, si Mme de Boufflers reste sans amant, ne va-t-elle de nouveau revenir à Saint-Lambert? Enfin, Mme du Châtelet, après bien des hésitations, rend hommage à la vérité et écrit à son amie cette phrase assez ambiguë: