«Je n'ai point eu de lettre de vous aujourd'hui et mon cœur nage dans la joie. Je ne fais pas un pas qui ne m'annonce mon départ. Je dis adieu à tout le monde avec une joie délicieuse, même aux gens que je croyais aimer le mieux. Il n'y a pas une de mes démarches ou de mes actions qui ne tende à me rapprocher de vous... Je laisserai mon livre imparfait, mais il faut que je me rejoigne à vous ou que je meure. Je vous adore, je vous aime avec une passion et un emportement que je crois que vous méritez et qui font mon bonheur.» #/

La marquise sera le 25 à Troyes, le 26 à Bar-sur-Aube, le 27 à Cirey. Elle espère bien retrouver son amant à Bar-sur-Aube: «Je crois que je mourrai de joie en vous revoyant; il faudra cependant nous contraindre!»

CHAPITRE XXIV
(1749)

Juin à septembre.—Séjour à Lunéville.—Sombres pressentiments de Mme du Châtelet.—Querelle entre Voltaire et M. Alliot.—Dernières lettres de Mme du Châtelet.—Son accouchement.—Sa mort.—Désespoir de Voltaire.—La bague de cornaline.—Obsèques de Mme du Châtelet.—Départ de Voltaire.

Mme du Châtelet et Voltaire font un court séjour à Cirey du 27 au 30 juin; puis ils vont rejoindre Stanislas et Mme de Boufflers à Commercy et ils y séjournent jusqu'au 16 juillet.

L'existence est toujours la même qu'auparavant, toujours aussi gaie, aussi bruyante; les plaisirs dramatiques sont un peu délaissés, étant donné l'état de Mme du Châtelet; mais on se rattrape sur la comète, plus en vogue que jamais. Voltaire, qui ne peut se dispenser d'y jouer, y perd tout ce qu'il veut et il enrage contre cette passion malencontreuse de son hôte.

Pour se consoler il écrit Catilina, Electre, et il fait de temps à autre des lectures à ses amis.

Saint-Lambert, de son côté, veut donner la mesure de ses talents; il commence à écrire le fameux poème des Saisons, dont il parle depuis si longtemps, et il vient de temps à autre soumettre à Voltaire, qui le comble d'encouragements, le fruit de ses veilles.

Un nouveau personnage, et non des moindres, figure dans la petite cour, c'est le prince Charles-Édouard. Déjà son père, sous le règne du duc Léopold, avait trouvé un asile en Lorraine. Stanislas n'avait pas voulu se montrer moins libéral que son prédécesseur, et, nous l'avons vu, il avait offert au fils, chassé de France, une généreuse hospitalité. Le prince est arrivé à Lunéville dans les premiers mois de l'année 1749 et il y réside «incognito», bien qu'étant de toutes les fêtes, jusqu'en 1751. La nuit il oubliait ses malheurs auprès de sa chère maîtresse, la princesse de Talmont.