Il n'y a pas d'incidents marquants à signaler pendant les mois de l'été 1749. Mme du Châtelet et ses amis vivent dans l'attente du grave événement qui se prépare. Stanislas, Mme de Boufflers redoublent d'attentions et d'amabilités pour la marquise. Voltaire, qui pourrait bien montrer quelque rancune, est au contraire le plus attentif des amis. Il a le cœur si bon, si généreux! Il a tout pardonné! Saint-Lambert lui-même, soit pitié, soit remords, s'efforce de manifester quelque tendresse à son amie.

Mais ni les distractions dont on l'entoure, ni l'affection de l'homme qu'elle aime, rien ne peut venir à bout de l'invincible mélancolie qui peu à peu a envahi Mme du Châtelet. Elle qui est douée d'un esprit si viril, d'une âme si énergique, est assaillie de sombres pressentiments et elle ne peut s'en défendre. C'est en vain que ses amis cherchent à lui montrer l'inanité de semblables inquiétudes, elle y revient sans cesse, et cette triste pensée qui la poursuit devient bientôt pour elle une idée fixe. Elle est si persuadée que sa fin est prochaine qu'elle prend toutes ses dispositions en conséquence: elle fait son testament, elle brûle beaucoup de lettres, place sous scellés celles qui lui rappellent les heures les plus douces de sa vie et qu'elle n'a pas le courage de détruire; enfin elle travaille avec passion au Commentaire qu'elle ne veut pas laisser inachevé.

C'est dans ce déplorable état moral qu'elle passe les mois de juillet et d'août, cherchant à oublier, à s'étourdir de toutes façons, mais sans succès. Tous ses amis déplorent sa nervosité, mais la mettent sur le compte de son état; personne ne se préoccupe, pas plus Mme de Boufflers que Voltaire, que Saint-Lambert. Comment s'inquiéteraient-ils d'un événement aussi naturel, aussi simple qu'un accouchement?

Pendant l'été de 1749, les visites sont nombreuses à la cour. Le 11 juin, arrive le maréchal de Saxe qui se rend à Dresde. Stanislas fait grand accueil au fils de son heureux rival; il le comble de marques d'estime et de considération. Quand le maréchal s'éloigne, il est si satisfait qu'il promet de s'arrêter encore à son retour. Et, en effet, le 10 août, il passe vingt-quatre heures à Commercy auprès du roi.

En juillet, on voit arriver successivement le cardinal de La Rochefoucauld et l'évêque de Carcassonne qui se rendent à Plombières; le maréchal et la maréchale de Belle-Isle; enfin, le prince et la princesse de Craon.

L'un et l'autre commencent à sentir le poids des ans, et ils veulent finir leurs jours dans leur chère Lorraine; le prince abandonne sa vice-royauté de Toscane, toutes ses dignités, et, après un court séjour à Vienne pour remercier l'Empereur, il arrive à Lunéville le 24 juillet avec la princesse.

Il se rend aussitôt à Commercy pour saluer le roi; puis il va s'installer dans son magnifique château d'Haroué, qu'il compte bien ne plus quitter. Ceux de ses enfants qui sont en Lorraine, le prince de Beauvau, Mme de Boufflers et son mari, Mme de Bassompierre, quittent immédiatement la cour et viennent passer quelque temps près de leurs parents.

Dès le 16 juillet, Mme du Châtelet, pour laquelle les déplacements commencent à devenir difficiles, a quitté Commercy pour aller s'établir à Lunéville; Voltaire et Saint-Lambert l'ont accompagnée. Quant à Stanislas, il est resté à Commercy qu'il ne quittera pas avant le 12 août.

A la fin d'août une querelle ridicule éclate entre Voltaire et l'intendant du roi, M. Alliot. Voltaire a toujours fait ses efforts pour être en bons termes avec l'intendant; mais celui-ci, qui est du parti dévot, s'est toujours maintenu dans une réserve hostile dont les flatteries et les grâces du poète n'ont pu le faire sortir. Donc le philosophe, qui est fort exigeant et qui est toujours disposé à croire qu'on n'a pas pour lui les égards qui lui sont dus, trouve qu'on le laisse manquer des objets les plus nécessaires à l'existence. Quand il est indisposé, il se fait servir dans sa chambre et à son heure. Quelquefois le service en souffre et Voltaire s'en plaint très vivement. Ses réclamations verbales n'ayant pas produit l'effet qu'il en espérait, le 29 août au matin, il perd patience et il écrit à M. Alliot:

«Lunéville, 29 août 1749, à 9 heures du matin.