«J'ai encore été aujourd'hui à ma petite maison, à pied, et mon ventre est si terriblement tombé, j'ai si mal aux reins, je suis si triste ce soir, que je ne serais point étonnée d'accoucher cette nuit; mais j'en serais bien désolée, quoique je sache que cela vous ferait plaisir.

J'en supporterai mes douleurs plus patiemment quand je vous saurai dans le même lieu que moi... Je suis d'une affliction et d'un découragement qui m'effraieraient si je croyais aux pressentiments. Je ne désire que vous revoir encore. Il y a bien loin d'ici à mardi.»

Dans la nuit du 3 au 4 septembre, Mme du Châtelet était à son bureau, travaillant à son ouvrage sur Newton, lorsque, tout à coup, elle se sentit indisposée. A peine eut-elle le temps d'appeler, et une fille était née. L'enfant fut déposé sur un gros livre de géométrie pendant qu'on couchait la mère.

Mme de Boufflers, M. du Châtelet, Voltaire, Saint-Lambert, Stanislas lui-même, tous accoururent auprès de la divine Émilie pour la féliciter et se réjouir avec elle. L'enfant fut portée à la paroisse pour être baptisée; puis envoyée immédiatement en nourrice, comme il était d'usage constant à cette époque.

Voltaire n'est pas seulement heureux de cet événement, il est dans le ravissement, il exulte; on croirait, en vérité, qu'il y a personnellement une part quelconque, ou du moins qu'il tient à le faire croire. Vite il prend la plume pour annoncer la bonne nouvelle à tous ses amis, et il le fait dans des termes qui montrent toute son allégresse:

Il écrit à d'Argental: «Mme du Châtelet, cette nuit en griffonnant son Newton, s'est senti un petit besoin; elle a appelé une femme de chambre qui n'a eu que le temps de tendre son tablier, et de recevoir une petite fille qu'on a portée dans son berceau. La mère a arrangé ses papiers, s'est remise au lit, et tout cela dort comme un liron à l'heure que je vous parle...»

Il n'écrit pas moins gaiement à Voisenon, qu'il appelle «l'abbé Greluchon». Il lui raconte qu'il s'est mis à faire un enfant tout seul, qu'il a accouché de Catilina en huit jours, et qu'il est cent fois plus fatigué que Mme du Châtelet:

«C'est une plaisanterie de la nature qui a voulu que je fisse en une semaine ce que Crébillon avait été trente ans à faire. Je suis émerveillé des couches de Mme du Châtelet, et épouvanté des miennes.»

Tout allait le mieux du monde et l'on s'attendait si peu à un incident fâcheux que le 7 le roi partit pour la Malgrange. Mme du Châtelet riait elle-même de ses inquiétudes, lorsque pendant la fièvre de lait elle demanda un verre d'orgeat à la glace. On eut le tort de lui obéir et, quelques heures après, elle était à la mort. Le médecin du roi, M. Raynault, accourut et prit des mesures énergiques; malgré tout, le lendemain, la malade eut des suffocations et des étouffements et son état s'aggrava encore. Mme de Boufflers, effrayée, envoya chercher, à Nancy, le célèbre Bagard et aussi M. Salmon. Ils tentèrent de nouveaux remèdes qui amenèrent une détente, puis une amélioration sensible. L'on commença à se rassurer, et les amis qui ne quittaient plus le chevet de la malade se retirèrent pour lui permettre de reposer. Il ne resta auprès d'elle que Saint-Lambert et Mlle du Thil, ancienne amie très intime de Mme du Châtelet, qu'elle avait fait venir pour ses couches.

Tout à coup la malade eut une syncope. Saint-Lambert, Mlle du Thil s'efforcèrent de la ranimer; ils n'y purent parvenir. Épouvantés, ils appelèrent au secours.