Moyennant une rente annuelle de 1,500,000 l.[ [32], Stanislas accordait au roi de France le droit de prélever en Lorraine toutes les impositions, de quelque nature qu'elles fussent, et d'administrer tous les domaines, bois, fermes, salines, étangs, etc.; il lui abandonnait en outre la nomination des magistrats et des fonctionnaires, la confection des lois, etc., en un mot tous les droits de la souveraineté. C'était une abdication anticipée.

Un intendant, nommé d'accord avec Louis XV, devait exercer au nom de Stanislas les mêmes fonctions que les intendants de province exerçaient en France. Le choix de la France se porta sur M. de la Galaizière qui fut nommé chancelier et garde des sceaux de Lorraine[ [33]. Il partit pour Nancy le 28 janvier 1737.

Le 21 mars eut lieu la prestation de serment en présence de toutes les autorités civiles et militaires; le nouveau chancelier lut les lettres patentes de Stanislas et de Louis XV.

Quelques heures plus tard, un grand banquet réunissait au château tous les fonctionnaires de l'État. A la fin du repas, le chancelier se leva et au milieu du silence général, il proposa de boire, en vin de Tokay, la santé de Sa Majesté polonaise. Aussitôt, et pour faire illusion sur l'enthousiasme des assistants, la voix de l'orateur fut couverte par un bruit assourdissant de fanfares, de trompettes, de timbales, de cors de chasse et de hautbois.

Le soir, un feu d'artifice allégorique, promettant aux Lorrains la paix et l'abondance, fut tiré à l'extrémité de la Carrière; trois mille lampions éclairaient la place, et tous les monuments de la ville étaient illuminés a giorno.

Ces réjouissances, en d'autres temps, eussent attiré une foule énorme; mais c'était en vain qu'on s'efforçait de persuader aux Lorrains qu'ils étaient satisfaits de leur sort. Le changement de gouvernement était pour eux un sujet de consternation et le regret de l'indépendance perdue était unanime. Aussi les habitants restaient-ils chez eux et ne prenaient-ils aucune part aux fêtes publiques[ [34].

A la fin de mars, Stanislas et la reine Catherine Opalinska prirent congé de leur gendre. Louis XV, qui traitait ses beaux-parents avec une rare désinvolture, les reçut debout, et malgré leurs révérences empressées il ne fit pas un pas au-devant d'eux; il ne les reconduisit pas davantage.

Ce fut le 3 avril 1737 que Stanislas se présenta à ses nouveaux sujets[ [35]. Il fit son entrée à Lunéville au bruit du canon et avec les réjouissances d'usage en pareil cas. Il fut rejoint quelques jours après par la reine Opalinska.

Comme le château était en réparations, les nouveaux souverains descendirent à l'hôtel de Craon, mis gracieusement à leur disposition par le prince. Ainsi, dès le premier jour, la famille de Craon se mettait en avant et reprenait le rôle prépondérant qu'elle avait joué sous le duc Léopold.

M. de Craon n'était pas du reste un inconnu pour le roi de Pologne. Avant la mort de Charles XII, Stanislas, retiré aux Deux-Ponts, y était souvent réduit au strict nécessaire. Dans un moment de détresse, il envoya ses bijoux à un joaillier de Lunéville avec ordre de les vendre. Le prince de Craon, mis au courant par le joaillier, s'empressa de prévenir Léopold; ce dernier, très noblement, chargea M. de Craon de renvoyer les bijoux à Stanislas avec une somme qui excédait leur valeur.