Si l'on s'en rapporte au portrait mordant laissé par Mme du Deffant, Mme du Châtelet aurait été fort ridicule:
«Représentez-vous une femme grande et sèche... sans hanches, la poitrine étroite, de gros bras, de grosses jambes, des pieds énormes, une très petite tête, le visage maigre, le nez pointu, deux petits yeux vert de mer, le teint noir, rouge, échauffé, la bouche plate, les dents clairsemées et extrêmement gâtées. Voilà la figure de la belle Émilie, figure dont elle est si contente qu'elle n'épargne rien pour la faire valoir. Frisure, pompons, pierreries, verreries, tout est à profusion. Mais comme elle veut être belle en dépit de la nature, et qu'elle veut être magnifique en dépit de la fortune, elle est souvent obligée de se passer de bas, de chemises, de mouchoirs et autres bagatelles.»
Parlant de sa science, la terrible marquise se borne à dire:
«Née sans talent, sans mémoire, sans imagination, elle s'est faite géomètre pour paraître au-dessus des autres femmes, ne doutant pas que la singularité ne donne la supériorité. Sa science est un problème difficile à résoudre; elle n'en parle que comme Sganarelle parlait latin devant ceux qui ne le savaient pas.»
Ces railleries mordantes ne lui suffisant pas encore, elle reproche à sa victime ses prétentions, son impolitesse, son rire glapissant, ses grimaces et ses contorsions.
A la lecture de ce portrait, Thomas ne put s'empêcher de s'écrier: «Mme du Deffant me rappelle un médecin de ma connaissance qui disait: «Mon ami tomba malade, je le traitai; il mourut, je le disséquai.»
«C'était un colosse en toutes proportions, écrit encore de Mme du Châtelet une femme qui ne l'aime pas. C'était une merveille de force ainsi qu'un prodige de gaucherie: elle avait des pieds terribles et des mains formidables; elle avait la peau comme une râpe à muscade; enfin la belle Émilie n'était qu'un vilain Cent-Suisse.»
Pour être sincère, il faut avouer que Mme du Châtelet n'était pas précisément jolie; mais elle était cependant plaisante, dans tous les cas, beaucoup mieux qu'on ne le pourrait croire si l'on s'en rapportait aux portraits cruels et injustes que nous venons de citer. Elle était grande, svelte et brune; elle avait l'œil vif, la bouche expressive; enfin sa figure était aimable et l'ensemble de sa personne fort agréable. Et puis, n'en déplaise à Mme du Deffant, elle était douée d'une rare intelligence; son esprit pénétrant, délié, investigateur s'attaquait à tout; elle parlait couramment le latin, l'italien, l'anglais; elle causait très bien; bref, c'était une femme d'une véritable valeur et d'une haute culture intellectuelle; mais avec des prétentions et des travers que beaucoup de ses contemporains n'ont pu lui pardonner.
Le mariage de Mme du Châtelet ne tourna pas plus heureusement que la généralité des unions de l'époque. Naturellement elle n'aimait pas son mari, qui du reste lui était fort inférieur, et, dès que le ménage eut un fils, les relations des deux époux devinrent plus froides encore[ [59]. Du reste, M. du Châtelet était la moitié de l'année à l'armée et sa femme ne le voyait qu'à de longs intervalles.
Ce n'était pas l'usage alors de tromper son ennui par les soins de la maternité ou les pratiques étroites de la religion. Les femmes estimaient qu'elles avaient mieux à faire. Mme du Châtelet, en particulier, n'était pas douée d'une de ces natures paisibles dont le cœur et les sens sommeillent jusqu'à la mort, et la solitude n'était pas son fait.