Voltaire, que les charmes physiques troublaient assez peu, ne fut pas insensible à l'admiration qu'il inspirait à une femme jeune, aimable, instruite, dont tout le monde célébrait à l'envi l'intelligence et le savoir, et qui de plus, point capital pour Voltaire, appartenait à la plus haute noblesse; il répondit aux avances de la jeune Émilie et tous deux s'embarquèrent dans une liaison qui devait durer toute leur vie.

Enfin, à force de persévérance et après quelques essais malheureux, Mme du Châtelet avait trouvé, elle le croyait du moins, la passion profonde et éternelle qu'elle cherchait si consciencieusement; elle avait enfin trouvé un aliment à ce besoin d'affection et de dévouement qui la dévorait.

Comme on ne saurait être trop près l'un de l'autre quand on s'aime, les deux amants décidèrent de ne se quitter jamais, pas plus à Paris qu'à la campagne; et, pour commencer sans perdre de temps cette heureuse intimité, Mme du Châtelet offrit un logement à Voltaire dans l'hôtel qu'elle occupait à Paris, rue Traversière. M. du Châtelet, consulté, trouva cet arrangement fort convenable, et le monde ne se montra pas plus exigeant que le mari.

Mme du Châtelet aima son nouvel amant comme elle avait aimé les autres et comme elle savait aimer, c'est-à-dire avec fureur. Elle l'aima pendant quinze ans passionnément. L'esprit, le charme, la gloire de Voltaire l'enthousiasmaient. Elle était fière d'avoir enchaîné sous ses lois le premier génie du siècle. Voltaire n'était pas moins flatté d'être l'amant connu, reconnu, attitré d'une grande dame, d'une marquise authentique, d'un grand chevau de Lorraine! Au fond, tous deux se convenaient fort bien; leurs caractères, leurs intelligences se plaisaient extrêmement. L'habitude les enchaîna et bientôt ils ne pouvaient plus se passer l'un de l'autre.

Dans le premier moment d'enthousiasme, le philosophe lui aussi est véritablement sous le charme et il pare sa nouvelle amie de tous les mérites; il lui décerne les titres les plus élogieux: elle est sa «docte Uranie», sa «reine de Saba», la «Minerve de France»; mais le nom qu'il lui donne le plus volontiers est celui de divine Emilie, nom qui lui restera, et sous lequel elle est connue.

Voltaire, il faut l'avouer, a fait toute la réputation de Mme du Châtelet. A force de la placer sur un piédestal, de célébrer en vers, comme en prose, ses mérites, son savoir, sa beauté, il a fini par l'entourer d'un véritable prestige. Il est vrai que, dans un moment de mauvaise humeur, il répondait à un indiscret qui s'étonnait de cet enthousiasme vraiment excessif: «Mais, mon ami, elle aurait fini par m'étrangler si je n'avais consenti à vanter sa beauté et sa science.»

Cependant cette liaison, qui au début avait paru offrir à Mme du Châtelet tout ce qu'elle pouvait désirer, ne fut pas exempte de déceptions et de déboires.

Voltaire, d'un tempérament délicat, se croyait et se disait mourant à tout instant; et la pauvre marquise se transformait fréquemment en garde-malade. Ce n'était pas le rôle sur lequel elle avait compté, elle dont la santé vigoureuse souhaitait d'autres occupations. Elle ne se plaignait pas cependant, et elle se montrait aussi bonne, aussi dévouée que son partner était quinteux, geignant, du reste charmant à ses heures et d'une verve intarissable.

Pour chercher un dérivatif et donner un aliment à son activité, Mme du Châtelet se plongea dans les études abstraites; elle se lança à corps perdu dans la géométrie, dans les travaux algébriques, dans les spéculations astronomiques les plus ardues; elle s'y adonna avec passion, leur demandant, en absorbant et en fatiguant son cerveau, d'apaiser l'ardeur de son tempérament, puisqu'on ne lui donnait pas l'occasion de l'utiliser plus agréablement.

La marquise avait encore d'autres sujets de souci: elle était jalouse de son amant, et, bien qu'elle n'eût pas trouvé dans cette liaison tout ce qu'elle en avait d'abord espéré, elle craignait toujours de se voir abandonnée; les cruelles mésaventures de sa jeunesse n'étaient pas faites pour la rassurer. Voltaire, de son côté, n'ignorait pas le passé orageux de la marquise; en dépit de sa philosophie, il redoutait toujours quelque nouvelle intrigue et se montrait fort soupçonneux. De là entre les deux amants des méfiances, des querelles, des scènes fréquentes.