—De tout mon cœur, dit Mme du Châtelet; mandez-lui, madame, de venir.

—Mais vous le connaissez, dit Mme de Graffigny au philosophe; vous savez comme il est timide: jamais il ne parlera devant cette belle dame.

—Attendez, dit Voltaire; nous le mettrons à son aise. Le premier jour, nous la lui ferons voir par le trou de la serrure; le second, nous le tiendrons dans le cabinet, il l'entendra parler; le troisième, il entrera dans la chambre et parlera derrière le paravent. Allez, allez, nous l'aimerons tant que nous l'apprivoiserons.

—Quelle folie, dit la marquise. Je serai charmée de le voir et j'espère qu'il ne me craindra pas.

Mme de Graffigny transmet fidèlement l'invitation; mais comme elle est déjà bien revenue sur le compte de Mme du Châtelet, elle détourne plutôt son ami d'une visite qui ne lui donnerait que des déceptions.

«Elle est très froide et un peu sèche, lui dit-elle; tu ne saurais quelle contenance tenir, et toutes les prévenances de ton aimable Idole ne te remettraient pas. Il est bien rare qu'elle soit comme je te l'ai d'abord dépeinte... elle est plus négligée que moi et plus mal tenue... Son ton t'abasourdirait, il est à mille lieux du tien et à deux mille de celui de la duchesse[ [62]

Puis, elle craint qu'il ne soit pas suffisamment élégant, son habit de drap est trop vilain, et quant à sa «belle urne», elle est d'été.

Enfin, elle termine plaisamment:

«Que feriez-vous ici, pauvre sot?... Apparemment vous ne seriez pas plus heureux que je ne le suis. Restez dans votre tanière, pauvre oison!»

Qui pourrait croire que Mme de Graffigny pût être souffrante dans ce palais enchanté?