Malgré le charme de la vie qu'elle mène, elle ne se porte pas trop bien cependant: elle souffre souvent de ce terrible mal qu'on appelle «des vapeurs» au dix-huitième siècle et que nous désignons savamment sous le nom de «neurasthénie»; elle en est accablée par moments.
Elle n'est pas seule à en souffrir; Voltaire en est la victime, lui aussi, sans vouloir en convenir du reste; il attribue ses maux à des indigestions, mais ce n'est pas la véritable cause. Comme tous les gens «à vapeurs», «tant qu'il est dissipé, il se porte bien; dès qu'on le contrarie, il est malade».
Desmarets est également affligé du même mal, et Mme de Graffigny l'a avoué à Voltaire. Cette confidence donne au philosophe le plus ardent désir de voir son confrère en maladie, car s'il passe sa vie à se moquer des médecins, personne plus que lui n'adore parler de ses maux. Il demande donc à tout prix qu'on fasse venir le jeune officier. «Il grille de le voir pour parler glaires avec lui, écrit Mme de Graffigny moqueuse; c'est aussi sa marotte; il a aussi la barre dans le ventre; enfin, que te dirais-je? rien n'y manque.»
Cependant Voltaire ne peut vivre sans comédie, sans théâtre. Que faire? Pour tromper son ennui, il fait venir des marionnettes qui remplaceront momentanément les comédiens du roi: elles obtiennent un succès étourdissant.
Enhardi par cette heureuse tentative, le philosophe se décide à organiser un théâtre véritable. La salle est très petite et la scène plus encore; mais tout est admirablement arrangé et prête à l'illusion.
A partir de ce jour, la vie de Cirey est transformée; il n'est plus question que de répétitions, de drames, de comédies; tous les hôtes du château sont mis en réquisition, personne n'échappe à la tyrannie du maître de céans, et lui-même donne l'exemple.
Mme de Graffigny passe son temps à apprendre ses rôles, mais elle a beaucoup de peine à les retenir et elle enrage de son manque de mémoire.
Enfin, après force répétitions, on joue l'Enfant prodigue; puis, le lendemain, Boursoufle, une farce que le philosophe vient de terminer et «qui n'a ni cul ni tête».
Mais les acteurs ne sont pas en nombre suffisant, et Voltaire de se lamenter. Il se plaint amèrement que Panpan, Desmarets, Saint-Lambert, malgré de pressantes instances, ne veuillent pas venir grossir la troupe comique. Avec eux on ferait des merveilles.
Enfin, Desmarets se laisse séduire et il arrive à Cirey. A peine débarqué il est enrôlé dans la troupe du château. Il faut d'autant plus se presser que Mme de Graffigny veut se rendre à Paris, et que son départ est irrévocablement fixé au mercredi des Cendres.