Laissons Mme de Graffigny elle-même faire le récit de l'existence de Cirey pendant les jours gras de 1739:

«Lundi gras.

«Je saisis un moment où Mme du Châtelet est montée à cheval avec Desmarets pour vous écrire, car, en vérité, on ne respire point ici.... Nous jouons aujourd'hui l'Enfant prodigue et une autre pièce en 3 actes, dont il faut faire des répétitions. Nous avons répété Zaïre jusqu'à 3 heures du matin. Nous la jouons demain avec la Sérénade (de Regnard). Il faut se friser, se chausser, s'ajuster, entendre chanter un opéra: ah! quelle galère! On nous donne à lire des petits manuscrits charmants, qu'on est obligé de lire en volant! Desmarets est encore plus ébaubi que moi, car mon flegme ne me quitte pas et je ne suis pas gaie; mais pour lui il est transporté, il est ivre.

«Nous avons compté hier soir que, dans les vingt-quatre heures, nous avons répété et joué 33 actes, tant tragédie, opéra que comédie. N'êtes-vous pas étonnés aussi, vous autres? Et ce drôle-là, qui ne veut rien apprendre, qui ne sait pas un mot de ses rôles, au moment de monter au théâtre, est le seul qui les joue sans fautes; aussi, il n'y a d'admiration que pour lui. Il est vrai de dire qu'il est étonnant. Le fripon a manqué sa vocation.

«Enfin, après souper, nous eûmes un sauteur qui passe par ici et qui est assez adroit. Je vous dis que c'est une chose incroyable qu'on puisse faire tant de choses en un jour.....

«Panpan, mon cher Panpan, nous sortons de l'exécution du troisième acte joué aujourd'hui; il est minuit et nous avons soupé; je suis rendue, la tête tourne à Desmarets. C'est le diable, oui le diable! que la vie que nous menons. Après souper Mme du Châtelet chantera un opéra entier; et vous croyez, bourreau, qu'on a le temps de vous conter des balivernes? Allez, allez! vous êtes fou. J'ai reçu ce soir votre lettre de samedi; Desmarets l'a lue à ma toilette...»

Cette vie enchanteresse, ce ciel serein sont bouleversés tout à coup par une catastrophe inattendue.

Voltaire apprend que des copies de Jeanne circulent; comme il en a souvent fait le soir des lectures, après souper, il croit à une indiscrétion de Mme de Graffigny; il l'accuse de lui avoir volé le manuscrit, d'en avoir envoyé des copies à Panpan, etc., etc. Bref, sa tête se monte et dans une scène inouïe de violence il se dit perdu sans ressources, il annonce qu'il va fuir en Hollande, au bout du monde; il adjure Mme de Graffigny, qui n'en peut mais, d'écrire à Panpan pour le conjurer de retirer toutes les copies qu'il a données, etc., etc.

C'est en vain que la malheureuse femme proteste de son innocence, assure qu'elle n'a rien envoyé; que Panpan est aussi peu coupable qu'elle, et pour cause, le philosophe ne veut rien entendre. Mme du Châtelet arrive et redouble d'invectives et de reproches, etc. Le lendemain tout était oublié; Voltaire, calmé, reconnaissait l'injustice de ses soupçons et l'on se remettait à jouer gaiement la comédie, comme si rien absolument ne s'était passé.

Mme de Graffigny n'en avait pas fini avec les émotions douloureuses. A peine rassurée du côté de Voltaire, elle eut avec Desmarets une courte explication qui ne lui laissa pas le moindre doute sur les sentiments qu'il conservait pour elle.