«J'ai la tête si troublée de comédie, de mon voyage, et du tendre aveu que vient de me faire Desmarets qu'il ne m'aime plus et ne veut plus m'aimer, que je suis comme ivre..... Ah! mon pauvre ami, que vais-je devenir? Mon cœur, mon triste cœur, ne peut, en ce moment douloureux, t'en dire davantage. Tu crois bien qu'avec la résolution que j'avais prise de n'avoir plus de querelles et de pousser la douceur jusqu'à l'oisonnerie, il ne fallait rien moins qu'un aveu aussi délibératif que celui-là pour me désoler..... Je l'ai reçu sans lui faire un seul reproche. Je t'assure que j'en souffrirai seule, mais je n'en reviendrai pas..... N'est-il pas étonnant qu'il m'ait parlé de la sorte pour le peu qu'il lui en coûte à me rendre heureuse?...»

Le lendemain Mme de Graffigny, le cœur brisé, quittait Cirey pour n'y plus revenir. Elle quittait également l'ingrat Desmarets qu'elle ne devait jamais revoir[ [63].

CHAPITRE VII

Départ de Mme de Boufflers pour Paris.—Son séjour dans la capitale.—Mort de Charles VI.—Guerre entre la France et l'Empire.—La Lorraine est menacée.—Fuite de Stanislas.—Énergie de M. de la Galaizière.—Louis XV accourt au secours de l'Alsace et de la Lorraine.—Il tombe malade à Metz.—Visites de Marie Leczinska et de Louis XV à Lunéville.

Pendant les premières années du règne de Stanislas, Mme de Boufflers ne séjourna à la cour qu'autant que l'exigeaient ses fonctions de dame du Palais. Elle fit de longs séjours dans les terres patrimoniales de son mari, aux environs de Nancy, et elle profita de sa vie, relativement calme et retirée, pour mettre au monde deux fils, l'un le 10 août 1736, l'autre le 30 avril 1738.

En 1736, elle eut la douleur de perdre sa sœur, Louise-Eugénie, abbesse d'Épinal; en 1742, elle perdit également son frère, le primat de Lorraine[ [64] et aussi sa belle-sœur, la marquise de Marmier.

Le 9 juillet 1743, un nouveau deuil venait la frapper: son beau-frère Regis était tué à la bataille d'Ettingen et, dans les derniers jours de la même année, son beau-père succomba. Quelques mois après, M. de Boufflers dut se rendre à Paris pour régler les affaires de la succession; il fut décidé que sa jeune femme l'accompagnerait; c'était une occasion de la présenter à la marquise douairière qu'elle ne connaissait pas encore.

On peut supposer la joie de Mme de Boufflers en apprenant qu'elle allait enfin se rendre dans la capitale de la France, dans cette ville merveilleuse, objet de tous ses désirs; qu'elle allait enfin paraître à cette cour célèbre dans le monde entier par son élégance et ses agréments; l'écho des fêtes qui s'y donnaient, les récits enthousiastes de ses compagnes sur la beauté des femmes, sur la galanterie des hommes avaient bien souvent troublé la jeune femme.

Elle ne se possédait pas de joie à la pensée des plaisirs, des divertissements de tout genre qui devaient l'attendre à Paris. Elle se voyait habitant une ravissante demeure, meublée somptueusement, entourée de jeunes femmes de son âge, gaies comme elle, heureuses de vivre. Pendant tout le trajet sa tête travaillait et plus l'on approchait de la capitale, plus son émotion grandissait. Enfin, elle pénétra dans les murs de la bienheureuse ville.