Mais, hélas! quelle déception quand, au lieu d'une riante demeure, elle vit le carrosse s'arrêter dans la cour d'un vieil et sombre hôtel du faubourg Saint-Germain. Au lieu des appartements somptueux que son imagination lui faisait entrevoir, elle pénétra dans des appartements tendus de serge noire et grise, comme il était d'usage chez les personnes en deuil; au lieu des joyeuses compagnes qu'elle attendait, elle vit s'avancer vers elle une personne infirme qui, par sa pâleur, sa maigreur, la lenteur de sa démarche, la singularité de son costume, ressemblait plutôt à une ombre funèbre qu'à un être vivant.
C'était Mme de Boufflers, la mère, qui, en perdant son mari, avait fait vœu de ne jamais quitter le deuil.
Cet extérieur effrayant, ces vêtements lugubres, ces tristes entours, plongèrent la jeune Mme de Boufflers dans une terreur profonde. Elle s'attendait à un accueil si différent qu'à peine rentrée dans ses appartements particuliers elle se mit à fondre en larmes, et elle passa toute la nuit à pleurer sur son triste sort.
Il fallut bien cependant se résigner et faire contre mauvaise fortune bon cœur. La jeune femme sécha peu à peu ses larmes et, comme elle était douée de beaucoup d'esprit, elle chercha à vivre en bonne intelligence avec cette belle-mère qui l'effrayait si fort.
Or il se trouva que Mme de Boufflers, malgré sa sévérité apparente, avait une âme douce, une piété indulgente, un esprit juste et pénétrant. Elle aurait pu se montrer odieuse pour la jeune femme intimidée et effrayée, elle fut tout le contraire; elle lui témoigna de la compassion, apaisa son trouble et son embarras, et elle s'efforça de la mettre à son aise.
Malgré le peu de rapport des âges, des idées et des penchants, la douairière s'éprit pour sa belle-fille d'un sincère attachement qui fut bientôt réciproque. La vie s'écoulait donc, sinon gaiement, du moins calme et paisible pour la jeune femme.
On rapporte d'elle une réponse bien plaisante. Elle parlait un peu légèrement de son mari devant sa belle-mère: «Vous oubliez qu'il est mon fils», lui fit remarquer Mme de Boufflers: «Cela est vrai, maman; je croyais qu'il n'était que votre gendre!»
De cruels soucis d'argent rendaient la vie de la douairière de Boufflers des plus pénibles. Une pension de 12,000 livres que possédait son mari, et qui était tout leur avoir, s'était éteinte avec lui, et la marquise était restée dans une situation d'autant plus misérable qu'elle avait encore à sa charge deux filles, l'une de seize ans, l'autre de dix-sept, qui n'avaient aucun goût pour la vie religieuse et qui se refusaient obstinément à entrer au couvent.
Le maréchal de Noailles, ému de cette situation, s'adressa au roi et il fit obtenir à Mme de Boufflers une pension de 4,000 livres qui devint son unique ressource[ [65].
Dans la famille on s'inquiéta pour la jeune marquise d'une existence vraiment trop austère et qui pouvait finir par avoir sur sa santé une influence fâcheuse. La douairière avait une belle-sœur, veuve comme elle, la duchesse de Boufflers, et qui tenait un grand état de maison.