Bien des nobles qui, au début, s'étaient tenus farouchement à l'écart, se montraient moins irréconciliables. Vivre près du souverain est toujours si tentant! Puis la cour devenait de plus en plus agréable; on disait merveille des fêtes qui s'y donnaient. N'était-ce pas folie de ne pas prendre sa part de ces divertissements et de bouder indéfiniment devant l'inévitable?
Bientôt les plus anciennes et les plus nobles familles acceptent des charges à la cour de l'usurpateur, et chaque jour Stanislas voit avec bonheur s'élargir le cercle de ses courtisans. C'est ainsi que la fusion s'opère et que disparaît progressivement l'hostilité du début.
En même temps, par ce commerce de plus en plus suivi avec une noblesse qui avait si souvent fréquenté la cour de Versailles ou celle de Lorraine, au temps du duc Léopold, les mœurs s'adoucissaient; l'élément polonais, d'abord si prépondérant, était peu à peu écarté; le roi s'efforçait de grouper autour de lui des artistes, des hommes de lettres, des philosophes, des savants et toute une pléiade de femmes jeunes, aimables, spirituelles. La cour s'acheminait doucement vers ces formes raffinées et ce goût des lettres et des arts qui devaient quelques années plus tard la faire briller d'un si vif éclat.
Lunéville devient un Versailles au petit pied, une réduction de la cour de Louis XV. Il y a une maîtresse officielle comme à Versailles; des courtisans, des poètes, des écrivains comme à Versailles; des représentations, des chasses comme à Versailles. Fontainebleau, Compiègne, Marly, Rambouillet sont remplacés par Commercy, la Malgrange, Einville, Chanteheu, etc.
Mais, à la différence de Versailles, tout ce pompeux décorum n'est qu'en façade, toute cette représentation extérieure n'est qu'apparente. Lunéville est une cour bon enfant, simple, où chacun vit à sa guise, et sans souci de l'étiquette.
On y trouve réunis tous les contrastes: religion, impiété, austérité, galanterie; tout s'y rencontre et s'y mêle, sans heurt, sans choc, sans éclat.
On y fait consciencieusement l'amour; on y pratique une religion étroite; on y débite des tirades philosophiques qui en France vous auraient valu la Bastille et le pilori; en même temps on y rencontre des processions que suit avec componction toute la cour.
C'est le plus singulier assemblage qui se puisse imaginer, et tout se passe sous l'œil bienveillant et paternel de Stanislas.
Nous avons vu dans un précédent chapitre que le roi de Pologne, malgré l'ardeur de ses convictions religieuses et en dépit de la reine Opalinska, ne dédaignait pas le beau sexe. Nous l'avons vu, malgré l'indignation de la vieille reine, amener avec lui, à Lunéville, la duchesse Ossolinska et l'installer dans ses fonctions de favorite.
Par goût, par tempérament, le roi aimait les femmes avec passion. Son âge, il est vrai, avait calmé l'ardeur de ses appétits; mais il n'était pas sans éprouver de temps à autre des retours terrestres. Et puis, ne devait-il pas quelque chose à son rang, à sa situation, au prestige qui était une des obligations de sa charge? Tous les souverains d'Europe, se conformant à l'usage établi par Louis XIV, avaient une maîtresse attitrée; c'était devenu une fonction de la cour réglée par le cérémonial, l'étiquette. Un roi avait une maîtresse comme il avait un grand chambellan, un maître des cérémonies, un confesseur; il n'était même point nécessaire qu'elle fût jolie: il suffisait qu'elle sût représenter et remplir sa charge avec dignité.