Mais arrivait la maîtresse. Elle avait recours à des arguments moins effrayants, mais plus persuasifs peut-être; elle rassérénait le roi et lui rendait bien vite la confiance et la sécurité. Du reste, elle exigeait, avec non moins d'énergie, le renvoi de l'insolent jésuite.
Le pauvre Stanislas ne savait auquel entendre, et il était très malheureux de ces querelles; il les trouvait fort déplacées, lui qui savait si bien concilier le soin de son salut et le commerce intime des dames, en particulier de Mme de Boufflers.
Renvoyer la maîtresse adorée, celle qui faisait la douceur et la joie de sa vie, mais il n'y voulait pas songer! De quoi s'avisait donc ce Père de Menoux? Croyait-il donc si facile, à soixante-trois ans, de retrouver une maîtresse jeune, charmante et spirituelle?
Renvoyer le confesseur, Mme de Boufflers en parlait à son aise: ne serait-ce pas offenser le Ciel? Était-il bien prudent de s'exposer à des châtiments éternels pour des biens périssables?
L'infortuné monarque avait beau agiter la question dans son esprit, la retourner dans tous les sens, il n'y trouvait jamais qu'une solution raisonnable: garder à la fois la maîtresse et le confesseur.
Alors, il louvoyait, atermoyait, transigeait, cédant tantôt à l'un, tantôt à l'autre. Un jour, le souci des biens terrestres occupait seul le roi; alors la maîtresse triomphait, le confesseur paraissait perdu. Le lendemain, Stanislas n'avait plus en tête que son salut éternel et c'est la maîtresse qui tremblait.
Ainsi, par un habile jeu de bascule, le roi parvenait sinon à satisfaire les deux ennemis, du moins à ne pas trop les mécontenter, et il arrivait à maintenir entre eux une paix apparente.
Quelquefois, les jours où le Père de Menoux triomphait, il infligeait au roi une retraite de quelques jours à la Mission de Nancy; le pieux monarque s'y rendait docilement avec le ferme espoir d'obtenir enfin la grâce de s'amender; mais, comme il s'y ennuyait fort, le résultat était tout l'opposé de celui qu'on attendait: «Le roi, écrit Mme de la Ferté-Imbault, avait d'autant plus besoin à son retour de la gaieté, de la folie, et même de la dépravation de Mme de Boufflers.» La marquise, qui n'épargne personne dans ses propos, ajoute méchamment mais véridiquement: «Mme de Boufflers, par contre, profitait du temps de retraite de Sa Majesté pour s'amuser à sa mode, et reprendre le train d'autrefois avec M. de la Galaizière; de sorte qu'au total, le diable n'y perdait rien.»
Le résultat de ces querelles entre la maîtresse et le confesseur fut que Mme de Boufflers et le Père de Menoux, dans leur ardent désir de s'évincer mutuellement, cherchèrent à se créer des partisans et des appuis. La question ne se borna plus à une misérable rivalité d'influence entre une femme et un jésuite; elle s'agrandit, devint une rivalité politique, et il y eut bientôt deux camps très tranchés à la cour de Lunéville.
Les philosophes, les hommes de lettres, les savants, la population et le parti lorrain se groupèrent derrière Mme de Boufflers, ainsi que les courtisans qui suivaient sa fortune.