La marquise de la Ferté-Imbault vint un printemps accompagner Mlle de la Roche-sur-Yon à Plombières; elles s'arrêtèrent naturellement à Lunéville; elles ne devaient y demeurer que trois jours, mais elles se plurent tellement dans ce «pays des fées» qu'elles y restèrent trois semaines. Stanislas ne se lassait pas de causer avec la marquise, dont l'esprit et la gaieté l'émerveillaient, du moins c'est elle qui le dit. Elle avoue même naïvement qu'elle avait fait la plus forte impression sur le roi, et qu'il éprouvait pour elle des sentiments très vifs. Chaque matin, à neuf heures, il venait familièrement dans sa chambre pour lui rendre visite, la traitant presque en camarade, s'amusant à lui faire débiter mille folies, l'accablant de déclarations brûlantes qui se terminaient par un grand éclat de rire et qu'elle recevait de même: «J'étais si fou d'elle et elle si folle de moi, disait-il en riant quinze ans plus tard au duc de Nivernais, que je fus au moment de faire doubler ma garde contre elle et contre moi.»
Mais Stanislas ne reçoit pas seulement avec plaisir les grandes dames et les grands seigneurs; il a le goût des lettres et, tout en étant très religieux, il se pique de philosophie. Il ne craint pas les nouveautés, et rien ne lui plaît tant que d'attirer à sa cour les esprits les plus audacieux de son temps. Il admet dans son intimité; que dis-je, il recherche les philosophes dont les opinions passent pour les plus subversives, ceux qui débitent et répandent les maximes les plus hardies.
C'est là un des côtés les plus singuliers du caractère de Stanislas et, disons-le, un de ceux qui lui font le plus d'honneur.
La tolérance nous paraît aujourd'hui la chose la plus naturelle du monde; mais il faut se rappeler qu'au dix-huitième siècle elle n'existait à aucun degré, qu'on vivait encore en plein fanatisme et que les vérités, qui nous paraissent les plus irréfutables, soulevaient alors des tempêtes. La tolérance était aussi contraire au sentiment public qu'à l'esprit des gouvernements. On peut citer les quelques rares esprits qui, devançant leur siècle, l'appelaient de leurs vœux, Choiseul, Stanislas, Voltaire surtout, qui s'en fit l'apôtre infatigable.
Donc en pratiquant la tolérance Stanislas avait un grand mérite et sa conduite était d'autant plus digne de louanges qu'il était lui-même plus religieux. Il portait des reliques, mais il ne trouvait pas mauvais qu'on en plaisantât.
Sa tolérance était la même pour tous; il accueillait aussi libéralement les philosophes qui fuyaient la Bastille que les jésuites qui fuyaient les foudres du Parlement. A sa cour, chacun avait toute liberté de conscience: ses premiers médecins, son trésorier étaient protestants.
Pour Stanislas, le plus grand de tous les plaisirs était de causer avec des personnes dont l'esprit était comme le sien vif et cultivé; peu lui importait leurs opinions, il adorait discuter.
Les hommes de lettres aussi bien que les philosophes n'étaient pas sans apprécier l'honneur rare que leur faisait leur royal confrère, si bon, si familier, si accessible; ils se plaisaient infiniment dans cette cour paisible où ils étaient admirés comme ils méritaient de l'être et où ils jouissaient en paix du fruit de leurs travaux, loin de l'envie et des cabales. Voltaire n'a pas vécu d'années plus heureuses que celles qu'il a passées à Lunéville.
Mais ce séjour viendra à sa date; parlons d'abord des visites qui ont précédé celle de l'illustre philosophe.
Helvétius, fermier général et philosophe tout à la fois, faisait de fréquentes tournées en Lorraine pour les besoins de sa charge. C'était un homme d'une rare distinction et qui sur bien des sujets avait des éclairs de génie; mais ses idées pour l'époque étaient singulièrement avancées. Cela ne l'empêchait pas, à chacun de ses voyages, de rendre visite au roi de Pologne. La hardiesse de son langage ne choquait nullement Stanislas qui se plaisait à discuter longuement avec lui[ [75].