Le président de Montesquieu vient aussi à la cour de Lorraine; il y est reçu avec de grands honneurs et il y fait un séjour prolongé. Malgré une simplicité d'allures qui touchait presque à la rusticité, il est très fêté, très apprécié de tous, de Stanislas surtout qui, séduit par son esprit brillant et profond, ne peut plus le quitter. Ils s'entendent à merveille et passent des heures entières à causer philosophie, art, tolérance, etc.

S'il faut en croire Mme de la Ferté-Imbault, dont les méchancetés sont assez suspectes, Montesquieu était arrivé en Lorraine si fatigué par des excès de travail qu'il fuyait toute conversation sérieuse et de parti pris n'abordait que les sujets les plus banals. Il aurait même prié la marquise de répondre à ceux qui s'étonneraient de sa «bêtise» que c'était un régime qu'il s'était imposé pour tâcher de retrouver un jour un peu d'esprit: «Il observa si bien son régime, ajoute la malicieuse marquise, que toute la cour de Lorraine et même les domestiques ne revenaient pas de lui voir l'air et la conduite d'un imbécile[ [76]

La veille du départ de Montesquieu, Mme de la Ferté-Imbault prétend l'avoir ainsi apostrophé en présence de Stanislas et de la cour: «Président, je vous suis bien obligée, car vous avez paru si sot, et par comparaison m'avez si fort donné l'air d'avoir de l'esprit, que si je voulais établir que c'est moi qui ai fait les Lettres persanes, tout le monde ici le croirait plutôt que de les croire de vous.»

En dépit des cancans de Mme de la Ferté-Imbault, le président était ravi de son séjour, ravi de son hôte: «J'ai été comblé de bontés et d'honneurs à la cour de Lorraine, écrit-il à l'abbé de Guasco, et j'ai passé des moments délicieux avec le roi Stanislas.»

C'est à regret qu'il quitte cette cour aimable et où il a été si bien accueilli. Aussi a-t-il promis de revenir l'année suivante avec Mme de Mirepoix.

Tous les visiteurs ne sont pas heureusement des philosophes impies, des novateurs aussi hardis que Voltaire, Helvétius, etc.; il y en a de plus paisibles. Le président Hénault, le plus fidèle courtisan de Marie Leczinska, vient fréquemment à la cour de Lorraine, soit en allant à Plombières, soit en en revenant. Jamais du reste il ne quitte Versailles sans que la reine lui fasse promettre d'aller voir son père pour lui en rapporter des nouvelles. Stanislas de son côté ne se lasse pas d'entendre parler de sa fille chérie, et c'est toujours avec une joie non dissimulée qu'il voit arriver le cher président. Sa figure douce et agréable, les grâces et l'ornement de son esprit le font aimer du roi qui l'entraîne avec lui en de longues promenades. Tout en causant de Versailles, tout en abordant mille questions politiques ou philosophiques, Stanislas montre avec orgueil à son interlocuteur les bassins, les jets d'eau, les rocailles qui sont l'innocente passion du vieux monarque.

La première fois que le président visite les bosquets, le kiosque, le pavillon turc, d'un style et d'une architecture si bizarres, si différents de ce qu'il voit à Versailles, il prend peur et se croit un instant transporté dans les jardins du grand Seigneur. Il aperçoit une statue, et convaincu qu'elle ne peut être que celle de Mahomet il s'apprête à lui rendre les salamaleks d'usage. Mais en s'approchant il reconnaît son erreur: c'est une simple statue de saint François; sa vue rassérène le bon président et le ramène à la réalité.

Hénault est ravi de Stanislas; il lui trouve du goût, de l'esprit, l'imagination féconde et agréable, la conversation raisonnable et gaie: «Il raconte juste, voit bien, dit à tout moment les choses les plus plaisantes.» Bref, le Président est sous le charme:

«Je ne saurais vous dire, écrit-il, à quel point je suis enchanté du roi de Pologne. Ce n'est pas comme Mme de Sévigné qui se récria que Louis XIV était un grand roi parce qu'il l'avait priée à danser; j'aurais les mêmes raisons à peu près, car j'ai été comblé de ses bontés. Mais à le voir sans intérêt personnel, on le trouve adorable, si pourtant je n'avais pas d'intérêt à trouver tel le père de la reine. Mais non, je ne me fais pas d'illusion. Nous regrettons tous les jours de n'avoir pas vu Henri IV. Eh! il n'y a qu'à aller à Lunéville, à Einville, à la Malgrange! on le trouvera là.»

On voit encore à Lunéville Moncrif, Cerutti, Maupertuis, La Condamine, l'abbé Morellet qui fait l'éducation du fils de la Galaizière, etc., etc., etc.