Peu de temps après Mme de Lenoncourt est obligée de changer de domicile, et elle a l'heureuse fortune de trouver une maison beaucoup plus confortable. Cette fois Panpan ne pourra résister! Il faut à tout prix qu'il vienne pour donner son avis sur l'installation. Et puis Lekain est à Nancy en représentation. Quelle meilleure occasion pour le Veau de venir faire visite à son amie. La marquise insiste avec une grâce charmante.

«2 avril.

«Le Kain joue aujourd'hui Mahomet et vous n'y êtes pas! Je n'y suis pas non plus, j'ai eu peur de la foule. Je me réserve pour Gaston et Bayard que je ne connais pas. Il ne donne pour les cent louis que quatre représentations, mais les pièces sont toutes bien choisies, venez donc les voir.

«Mon baromètre est presque au beau fixe, le temps est doux et je serais si aise de vous voir!... Mlle Laumont vous cédera sa chambre où vous ne serez pas trop mal; moi je vous donnerai du saumon à toutes les sauces, du bon vin, etc. Venez encore une fois, ma bonne vache, si vous voulez me faire le plus grand plaisir du monde. J'ai si envie de vous voir, si envie de vous montrer ma maison que je n'aimerai que quand vous m'aurez dit de l'aimer. Je n'ai point encore fait connaissance avec elle, elle m'est tout à fait étrangère. Je ne sais où me mettre, je n'y ai point encore trouvé une bonne place; je crois bien qu'elle est commode, mais je ne le sens pas: c'est que la vraie commodité, c'est l'habitude. L'escalier est très beau, l'antichambre est belle, la salle à manger est charmante, le salon me paraît vilain. La chambre à coucher est trop petite. Les cabinets et garde-robe sont charmants. Tout cela est bien blanc, bien propre et paraît bien neuf.»

Mme de Lenoncourt, dans son ardent désir de voir Panpan se rapprocher d'elle, cherche à lui trouver à Nancy une situation qui l'attire et le séduise par des avantages pécuniaires. Grâce à ses relations, elle lui fait offrir la place de secrétaire de l'Académie. C'est une occupation qui conviendrait parfaitement à l'ancien lecteur du Roi et qui rapporterait de 12 à 1,500 livres.

Mais l'ingrat ne veut pas entendre parler de quitter Lunéville. A son âge, ce serait folie; il est vieux, fatigué, il a la goutte, il n'est plus bon à rien qu'à végéter dans son coin jusqu'à son heure dernière, qui ne peut tarder.

Mme de Lenoncourt découragée lui répond tristement:

«Vous vous vieillissez par paresse; je n'insiste pas, parce que je veux principalement votre bonheur... Je suis bien persuadée que, si vous me laissiez faire et que si vous n'étiez pas une vraie vache, il y aurait moyen de vous faire ici un établissement plus honnête et plus agréable que celui que vous avez à Lunéville... mais il faut vous laisser radoter.»

On s'explique d'autant mieux les désirs et l'insistance de Mme de Lenoncourt, que la pauvre femme est devenue forcément très casanière et que le voisinage de son cher Veau serait pour elle une très précieuse ressource.

Elle souffre en effet de si cruels rhumatismes que, dans ses moments de crises, elle en arrive à appeler la mort de tous ses vœux. Quand elle va mieux, peut-elle au moins jouir de la vie? Pas beaucoup. Elle est souvent affligée de ces terribles et insaisissables maux que nos ancêtres appelaient des vapeurs et que nous avons baptisés neurasthénie[ [111].