Panpan, qui nous paraît avoir été un parfait égoïste, a beaucoup plus de soucis de ses maux, de ses peines morales ou physiques que de celles de ses amies. Il ne cesse de se lamenter sur ses infortunes, sur ses misères, à chaque instant il se pleure lui-même. Dans les derniers mois de 1774 il souffre quelque temps des yeux; aussitôt il se croit aveugle et il écrit à ses amis des lettres lamentables. Mme de Lenoncourt qui est en séjour à Fléville, lui répond avec esprit:

«Fléville, le 15.

«Je conçois l'inquiétude que vos yeux vous ont donnée, mon Veau, mais puisqu'ils sont mieux et même presque guéris, pourquoi craindre des maux imaginaires? Qui est-ce qui n'est pas exposé à tous les accidents possibles? Quel est l'âge qui en préserve? On est malade, on meurt, on est infirme à toutes les époques de la vie; c'est même dans la jeunesse que les humeurs âcres ont le plus d'activité. La vieillesse, qui affaiblit tout, affaiblit aussi la cause de nos infirmités. Gardons-nous d'en prévoir, mon cher Veau, et profitons des moments qui nous restent; pour moi, je souffre impatiemment, mais quand je me porte bien un quart d'heure, je me crois invulnérable pour le reste de ma vie et je dois à cette sécurité le peu de bons moments dont je jouis encore.

«Il y a huit jours que je suis ici; je suis venu pour me sauver du carnaval de Nancy. Je reprendrai avec joie le chemin de ma maison; les encouragements que vous donnez à mon petit talent l'ont égaré; je viens de faire une chanson sur les habitants de ce château, mais je me la suis reprochée en la relisant, vous ne l'aurez pas; elle viole l'hospitalité. Peut-être vous la chanterai-je un jour à l'oreille.»

Mais Panpan ne veut rien savoir; son imagination aidant, il continue ses doléances et chacune de ses lettres est un nouveau chapitre des lamentations; tant et si bien que la marquise agacée lui adresse ce court mais joli sermon:

«Tâchez donc de vous corriger de grossir les objets et de vous faire des peines imaginaires. Hé! mon Dieu! le hasard ne nous en procure que trop de réelles. Ne les devançons pas et n'employons au contraire notre imagination qu'à nous distraire et nous consoler quand elles nous accablent.»

Pendant l'hiver de 1775, Mme de Boufflers est allée passer quelques semaines chez le Veau. Pendant son absence, Mme de Lenoncourt, qui s'ennuie à Nancy, s'est installée à Fléville, près de Mme de Brancas. C'est de là qu'elle écrit à Panpan:

«Fléville, mercredi.

«Mme de Brancas est telle que je l'ai laissée l'année dernière, bonne, douce, égale et aimable. Mais M. Cerutti est d'un changement qui me fait croire que sa santé est fort mauvaise, ou son goût pour Fléville très diminué. Je ne le trouve pas aimable comme l'année dernière. Sa gaieté, dont je faisais au moins autant de cas que de son esprit, n'y est plus... Le petit abbé est gras comme un petit moine, gai, sémillant et courant ou plutôt volant comme un oiseau, ce qui fait qu'on n'en jouit pas assez.