La nouvelle princesse de Beauvau, fort bien de sa personne, était en outre une femme de haute distinction. Elle avait un charme infini, un naturel simple, un ton excellent, une «sensibilité vraie, bonne, continuelle».

«Je ne crois pas qu'il y ait sous le ciel de caractère plus aimable, ni plus accompli que le sien, écrit Marmontel. C'est bien elle qu'on peut appeler justement et sans ironie «la femme qui a toujours raison». Mais la justesse, la netteté, la clarté inaltérable de son esprit est accompagnée de tant de douceur, de simplicité, de modestie et de grâce qu'elle nous fait aimer la supériorité même qu'elle a sur nous.»

Mme du Deffant était moins élogieuse, mais peut-être plus exacte, quand elle écrivait:

«Je doute que l'amour-propre de Mme de Beauvau lui cause jamais le plus petit chagrin. Cet amour-propre est cuirassé. Elle ne respire que gloire et hommage, elle vit de nectar et d'ambroisie, ne respire que l'encens. Elle dédaigne trop ceux qui ne l'adorent pas pour pouvoir jamais être offensée de leur indifférence. Elle est parfaitement heureuse, elle doit son bonheur à son caractère, et comme il est très bon, il lui attire l'estime de ceux qui la connaissent[ [17]

La princesse avait une manière d'aimer son mari, simple et touchante. Elle ne songeait qu'à le faire valoir et à s'effacer elle-même. A l'entendre, c'était toujours à M. de Beauvau qu'on devait rapporter tout le bien qu'on louait en elle.

Malgré toutes ses qualités, peut-être même en raison de ses qualités, Mme de Beauvau passait pour dominatrice et on lui reprochait «une personnalité intolérable»; il est certain qu'elle avait pris sur son entourage, et en particulier sur son mari, un empire presque absolu. Aussi Mme du Deffant, rarement bienveillante, l'avait-elle surnommée ironiquement la dominante des dominations. Elle désignait encore volontiers ces heureux époux sous le nom de la dominante et le soumis.

Quand les Beauvau eurent réglé leurs affaires d'intérêt en Lorraine, Mme de Boufflers dit adieu au pauvre Panpan désolé et elle partit avec eux pour Lyon. Ils y restèrent quelques jours, puis, de là, ils gagnèrent à petites journées Arles, où ils visitèrent l'amphithéâtre, les thermes, le palais de Constantin, Saint-Trophime, Saint-Honnorat, etc. Mme de Boufflers, très éprise du passé, ne se lassait pas d'admirer toutes ces merveilles des temps anciens. A Nîmes, elle s'extasia devant la maison carrée, les arènes, le temple de Diane, le pont du Gard, etc. Enfin ils arrivèrent à Toulouse, capitale du Languedoc.

M. de Beauvau était très aimé dans son gouvernement, il y faisait preuve d'une indépendance d'esprit et d'une largeur d'idées fort rares à son époque. Quand il avait été nommé en 1764, son premier soin avait été de secourir de malheureuses familles protestantes qu'on persécutait à cause de leur foi et qui gémissaient dans les prisons depuis des années. Sa généreuse conduite faillit même lui attirer une disgrâce complète, mais rien ne put la lui faire modifier. Il répondait très noblement à des menaces réitérées: «Le Roi est le maître de m'ôter le commandement qu'il m'a confié, mais non de m'empêcher d'en remplir les devoirs selon ma conscience et mon honneur.»

A peine Mme de Boufflers était-elle installée dans la capitale du Languedoc et jouissait-elle avec délices d'une vie toute nouvelle pour elle, qu'elle reçut de Voltaire une lettre pressante.

Le vieux philosophe la suppliait d'obtenir du gouverneur qu'il fit nommer premier capitoul M. de Sudre, l'avocat qui avait défendu Calas, celui qui «seul avait protégé l'innocence lorsque tout le monde l'abandonnait et la calomniait».