«J'irai sûrement à Roissy, ma chère enfant; et je me réjouis de t'y voir comme si tu étais la plus grande femme de ton siècle. Je demande au comte Esterhazy une petite commission pour le maréchal de Biron qui me fasse rester un jour ou deux à Paris, car je ne suis point du tout gâté par les délices de Montmirail.

«Dis à Mme la maréchale[ [114] que je connais ici un petit chien charmant, peut-être encore plus délicat que la sienne, qui a eu la patte cassée il y a deux mois, et qui est complètement remis, et dis-lui que moi qui n'ai pas les grâces de son petit chien, je me casserai la patte la première fois que je la verrai, afin de rester auprès d'elle.

«J'ai ici plus à faire que je ne comptais, car il faut que je fasse huit ou dix lieues par jour, ce qui m'amuse assez, mais il faut que j'écrive par jour huit ou dix lettres, ce qui m'ennuie fort.

«Adieu, ma Boisgelin, on dit que nous allons au sacre. Je sacrerai plus que personne si je ne t'y vois pas[ [115]

Mme de Boisgelin, à la suite d'une légère querelle avec son frère, étant restée quelque temps sans lui écrire, le chevalier, qui a bon caractère et déteste les bouderies, reprend la plume le premier; il est vrai qu'il a besoin d'un habit de noce, et qu'il charge sa sœur de le lui procurer.

«Mercredi.

«Tu dis sûrement du mal de moi, mais tu n'en penses pas, et moi j'en penserais de toi que je n'en dirais pas. Je renferme mes griefs dans mon cœur vraiment royal.

«Je partirai d'ici sans avoir reçu une lettre de toi, mais point sans t'avoir écrit, quoique je dusse peut-être t'attendre. Pourquoi te traiterais-je comme une femme, tandis que tu n'es qu'une sœur; il n'y a entre nous que la différence d'âge, et de ce côté-là je paie assez cher le respect que tu devrais me porter.

«Je reviendrai à Paris le 29, attends-moi avec terreur, et en attendant ingénie-toi pour me trouver un bel habit, afin qu'à la noce de Pauline je ne brille point à mes dépens. J'ai trop bien lu mon Évangile pour me présenter au festin sans la robe nuptiale; j'ai tout ce qu'il faut pour une noce, excepté un habit. Parle à ce sujet-là à ton mari Boisgelin ou Flammarens: le premier en avait autrefois qui m'allaient fort bien, mais comme depuis quelques années, son petit machinal n'a point autant gagné que le mien, il faudra peut-être recourir ailleurs. N'y a-t-il pas de marchands qui pour un ou deux louis se chargent de métamorphoser un gueux en grand seigneur? Informe-toi de cela au loup qui sait tout, excepté son rudiment. Enfin arrange-toi comme tu voudras, je veux être beau à bon marché.

«Adieu, je t'aimerais s'il n'y avait point de lâcheté à te pardonner ton silence.