A peine de retour, en effet, la marquise dut prendre des mesures au sujet de la Malgrange, dont l'administration, assez délicate et difficile, la fatiguait et l'ennuyait. D'un autre côté, le chevalier de Boufflers s'était beaucoup attaché à cette terre, il ne voulut pas la voir passer en des mains étrangères, et il proposa à sa mère de la lui louer moyennant une redevance annuelle de 1,500 livres de Lorraine. C'était plus qu'elle n'avait jamais produit. Mme de Boufflers qui, de cette façon, se trouvait débarrassée de tout souci, accepta avec joie la proposition.
Boufflers aurait fait une fort mauvaise opération s'il n'avait eu l'occasion de louer un pavillon et un jardin qui faisaient partie de la propriété, au grand ami de sa mère, le prince de Bauffremont.
Ce dernier cherchait depuis longtemps à posséder un petit pied-à-terre près de Nancy pour se rapprocher de Mme de Boufflers pendant les longs mois d'été. Il proposa donc au chevalier de lui louer le pavillon de la Malgrange et le traité fut conclu moyennant une somme de 100 écus. C'était le plus clair des revenus de la propriété.
A partir de ce moment le prince vient faire de fréquents séjours en Lorraine, si fréquents même qu'il se trouve bientôt trop à l'étroit, et qu'il commence la construction d'un nouveau pavillon, destiné à lui donner plus de place. Comme il voit grand, il fait élever, à la stupéfaction générale, un salon et une salle à manger pour quatre-vingts personnes, avec des cuisines et des offices en proportion. C'était à croire qu'il voulait recevoir toute la province, ce à quoi il ne songeait guère.
Aussitôt en Lorraine, Mme de Boufflers a repris sa vie nomade, tantôt à Nancy, tantôt à Lunéville, tantôt à Sommerviller, tantôt à Fléville, s'attachant de plus en plus à Mme de Brancas, à sa chère Durival, à Panpan quand il consent à se laisser voir; car, à mesure que les années arrivent, le vieux philosophe se montre de moins en moins sociable, il résiste aux plus séduisantes invitations, aux plus pressantes prières.
Peu de lettres qui ne contiennent des reproches sur son absence et sur la difficulté qu'on éprouve à le voir; tout le monde se plaint de lui, mais on l'aime quand même et Mme de Boufflers plus que tout autre: elle le lui dit en termes charmants, en lui racontant les nouvelles et les menus incidents de sa vie.
«Nancy, juin 1775.
«Je n'ai jamais songé à être modeste et vous m'avez certainement bien entendu. Il y a longtemps que je vous aime; mais ces trois dernières années, par-dessus une amitié de trente ans, l'ont bien fortifiée, je t'assure. J'ai beau dire à la duchesse[ [118], elle est si piquée qu'elle ne répond pas; elle ne t'aime pas encore assez pour te pardonner l'absence; mais moi, je t'aime trop et j'aime assez le prince[ [119] pour avoir une volonté très décidée. Je ne crains que le chevalier, qui aura de la peine à renoncer à sa seule propriété. Mais jeudi, en allant souper chez la comtesse de Stainville avec M. de Stainville, je compte le mener chez Cagnon[ [120].
«Vous ai-je dit que ma belle G. venait avec Mme de Grammont? Mme la duchesse de Bourbon va à Plombières; il y aura une multitude de belles dames de Paris. Mme de Grammont sera ici le 12. M. de Beauvau me mande qu'il se porte fort bien.
«Mme de Praslin me mande que les femmes de ministre sont parvenues à manger avec le Roi et la Reine à Marly. Elles y mangeaient sous le feu Roi; mais celui-ci ne voulait pas, et même Mme de Maurepas n'y a mangé que de ce voyage-ci. Les ministres ne mangent pas non plus.