Le chevalier de Boufflers aimait tendrement Voltaire, il éprouvait pour lui, il le dit lui-même, une affection presque filiale, sa perte lui fut profondément douloureuse.
Son indignation n'eut pas de bornes quand il apprit qu'on avait refusé la sépulture aux cendres de ce grand homme. Il écrivait tristement:
«Ce n'est pas la peine de recourir à la philosophie pour juger les persécuteurs de son cadavre, écrit-il, la théologie seule les condamne. Il avait été baptisé dans notre religion, il en avait fait plusieurs actes, il l'avait un peu ridiculisée, mais jamais désavouée publiquement, et on lui refuse la sépulture que les lois n'interdisent qu'aux criminels; quelle règle a-t-on pour le juger damné? Un instant trop court pour s'exprimer suffit pour se repentir, et un instant de repentir efface un siècle de crimes; au milieu du dérangement des organes et de l'abattement de tous les sens, Dieu peut lire le mouvement de contrition dans le cœur du mourant, il peut voir ce que les hommes ne peuvent pas entendre; on ne doit donc jamais présumer de la damnation de personne. Ce n'est pas la religion qui a fermé les portes des églises aux restes de ce grand homme. Je ne veux pas en dire davantage, car je finirais, moi chétif, par me faire aussi refuser la sépulture.»
Mme de Boufflers fut indignée de la conduite du clergé; en souvenir d'une ancienne intimité, elle composa sur la mort du patriarche une ode qui eut le plus grand succès:
Dieu fait bien ce qu'il fait, La Fontaine l'a dit.
Si j'étais cependant l'auteur d'un si grand œuvre,
Voltaire eût conservé ses sens et son esprit;
Je me serais gardé de briser mon chef-d'œuvre.
Celui que dans Athènes eût adoré la Grèce,
Que dans Rome à sa table Auguste eût fait asseoir,