«Landerneau, 11 mars.

«Je crains bien pour ce pauvre Voltaire. Vous ne me mandez pas qu'il s'est confessé; je le sais par M. de Beauvau. Je souhaite que son âme aille en Paradis, mais je voudrais que son esprit restât sur terre; ce sont deux choses bien difficiles. S'il se porte bien, tâchez de le voir encore; il finira par vous aimer à la folie. Si ma vanité n'y était pas trop intéressée, je serais tenté de croire qu'on vous aime en proportion de l'esprit qu'on a...»

Boufflers, apprenant par Mme de Sabran que l'enthousiasme du public pour le philosophe, loin de se calmer, ne faisait que croître et qu'il en devenait la victime, répondait spirituellement:

«1er juin.

«Dites de ma part à Voltaire de vivre de sa gloire; il en a une provision pour plusieurs siècles. Qu'il laisse là le travail et le café; jamais les veilles des autres ne vaudront son repos. En vérité, si vous en avez l'occasion, parlez-lui de moi; dites-lui que votre frère le chérit comme un fils, que je lui écrirais si je ne trouvais pas cela de trop bon air; qu'il me semble d'ailleurs que ce serait faire comme les gueux qui font de petits présents aux riches pour en avoir de gros, ou comme les filles qui donnent des cordons de cheveux pour avoir des colliers de diamants. Dans mon silence, je l'aime mieux que les gens qui l'ennuient le plus[ [125]

Quand Boufflers écrivait cette lettre, Voltaire depuis deux jours déjà n'était plus de ce monde:

Surmené par les émotions, la fatigue, les visites, le philosophe n'avait pas tardé à tomber malade; en peu de jours, son état fut des plus inquiétants. Après quelques alternatives de mieux et de pire, il succomba le 30 mai 1778.

Mme du Deffant, froissée de l'oubli relatif de son ancien ami, se borne à mentionner cet événement à la fin d'une lettre à Walpole, en post-scriptum, comme le plus vulgaire fait divers: «Vraiment j'oubliais un fait important, c'est que Voltaire est mort; on ne sait ni l'heure ni le jour.» Et c'est tout. Et voilà l'épilogue de trente ans d'amitié.

L'on connaît les scènes qui précédèrent et suivirent la mort du philosophe et le refus de l'Église de lui accorder la sépulture.