«Vous vous égayez un peu sur notre guerre de Bretagne; on voit bien que vous n'y êtes pas. Savez-vous qu'il n'y manque que des ennemis? car d'ailleurs, nous avons un général, un maréchal des logis, un état-major, un équipage d'artillerie et de vivres, et nous nous appelons l'armée de Bretagne. Je vous prie dorénavant d'en parler avec le respect qui convient à une armée, ou bien je proposerai pour vous punir de mettre quelqu'un de mon régiment à discrétion chez vous...»
Si l'armée de Bretagne ne joue en réalité aucun rôle utile, les généraux cependant ne la laissent pas dans l'inaction; les ordres, les contre-ordres sont incessants, les régiments sont morcelés, réunis, divisés de nouveau, ils vont, reviennent, sans plan, sans but; bref la confusion est extrême et le désordre à son comble.
Boufflers n'a d'autre consolation dans sa détresse que de penser à sa «sœur», et de se rappeler les heures si douces passées près d'elle dans cette délicieuse demeure du faubourg Saint-Honoré qui a vu naître et grandir leur mutuelle tendresse:
«Les tristes colonels de Bretagne se flattent de revenir au mois de juin, lui écrit-il, mais je n'en crois rien. Il y avait bien plus de raisons de ne pas partir de Paris que pour y retourner. Mon imagination est toute tendue de noir... Quelquefois pour me distraire, je me transporte à la maison fraternelle. Je vois d'ici des livres, des tableaux, des plumes, des couleurs, des arbres verts, un pavillon, de grandes promenades; j'aperçois entre les arbres une espèce de petite nymphe qui se promène un livre à la main, et je cours à sa rencontre. Quel bonheur que ce soit ma sœur! Quel dommage que ce ne soit que ma sœur!»
Cet éloignement de la femme qu'il aime, cette vie oisive et sans but des camps, cette activité factice qui ne mène à rien, finissent par avoir raison de la santé du chevalier; le physique et le moral sont à l'unisson, c'est-à-dire que tous deux vont fort mal.
Il avoue à son amie son triste état et elle lui répond pour le réconforter:
«8 mai 1778.
«Ne me parlez point de votre tristesse ni de vos souffrances, mon frère, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes; même votre fluxion et votre mal de dents. Si vous n'étiez jamais malade, vous ne sentiriez point le prix de votre santé; et si vous ne quittiez jamais vos amis, vous n'éprouveriez pas le plaisir qu'on a de les revoir après une longue absence. Telle est la condition humaine.
«Il n'est pas de plaisir sans peine, et souvent la somme des peines passe celle des plaisirs; mais, n'importe, il faut nous croire heureux, malgré le sort, malgré nous-mêmes, et prendre notre parti sur ce bonheur parfait qui ne peut exister. Vous me direz que j'en parle bien à mon aise, moi qui n'ai rien à désirer; il est vrai que je suis heureuse, mais je suis bien persuadée que notre bonheur est en nous-même et qu'avec de la raison et de la philosophie, on n'est point malheureux dans ce monde, ou très difficilement...»
Quelquefois la correspondance des deux amis roule sur des sujets plus intimes. Un jour Mme de Sabran avoue à son «frère» qu'elle a été s'agenouiller au tribunal de la pénitence et elle lui raconte cet événement en termes exquis: