«J'espère, ma bonne enfant, qu'on se tromperait beaucoup sur notre amitié si on en jugeait par notre correspondance et que, pendant que d'autres ne sentent pas un mot de ce qu'ils disent, nous ne disons pas un mot de ce que nous sentons. Je pourrais dire en ma faveur que les torts sont au moins partagés, mais je les aimerais mieux tous de mon côté, parce que je suis bien plus sûr de l'excès de ma paresse que de l'excès de la tienne.
«Quoi qu'il en soit, pardonnons-nous et aimons-nous, puisque nous ne pouvons faire autrement. J'espère te voir dans peu de jours et j'en sens d'avance le plaisir; mande-moi ici si tu seras à Paris du 16 au 17, et fais-moi préparer un excellent souper pour dimanche au plus tard, car peut-être viendrai-je le manger samedi.
«Je voudrais, en attendant, que tu m'écrivisses une lettre de mille ou douze cents pages qui m'instruisît de tout ce qui s'est passé et de tout ce qui se passe à Paris, car j'y serai aussi étranger à mon arrivée qu'un colonel chinois. Voilà près d'un mois que je suis toujours en course et que je ne reçois de nouvelles de personne; c'est à toi à suppléer à tout et même à réparer toutes mes négligences, mais ce serait une tâche au-dessus de tes forces.
«Il ne s'en est fallu de rien qu'en partant d'ici je ne tournasse du côté de la Lorraine, dont je ne sais rien depuis six semaines, mais j'ai peur que ma mère ne soit encore à Scey-sur-Saône ou ailleurs, et je remets mon voyage à l'hiver prochain, d'autant plus que les affaires de mon régiment d'une part, et de l'autre la promotion qu'on dit prête à paraître, exigent ma présence à Paris.
«Parle de moi à tes amis, parle de moi à tes parents, parle de moi à ton chat, je ne veux être oublié de personne.
«Adieu, grande Boisgelin; souviens-toi de m'aimer comme si je le méritais, et recommande à Mmes les maréchales d'en faire autant.»
Donc, forcé par les circonstances, le chevalier quitte Anisy, la mort dans l'âme; il se rend à Paris, puis à son régiment. Les deux amants n'ont plus d'autre consolation que la correspondance, et ils y ont recours presque chaque jour. Le ton naturellement est changé, il est plus intime qu'autrefois; ils s'aiment, ils s'adorent, et ils trouvent pour témoigner leur passion réciproque les expressions les plus heureuses, les plus charmantes. Les lettres de Mme de Sabran sont exquises de simplicité et de tendresse profonde.
«Non, mon enfant, je n'ai que faire de ton illusion; notre amour n'en a pas besoin; il est né sans elle et il subsistera sans elle; car ce n'est sûrement pas l'effet de mes charmes, qui n'existaient plus lorsque tu m'as connue, qui t'a fixé auprès de moi; ce n'est pas non plus tes manières de Huron, ton air distrait et bourru, tes saillies piquantes et vraies, ton grand appétit et ton profond sommeil quand on veut causer avec toi, qui m'ont fait t'aimer à la folie: c'est un certain je ne sais quoi qui met nos âmes à l'unisson, une certaine sympathie qui me fait penser et sentir comme toi. Car, sous cette enveloppe sauvage, tu caches l'esprit d'un ange et le cœur d'une femme. Tu réunis tous les contrastes, et il n'y a point d'être au ciel et sur la terre qui soit plus aimable et plus aimé que toi.»
Quelques jours plus tard, elle écrit encore:
«Je vois avec plaisir que tout ce qui m'appartient de près ou de loin t'aime, non pas autant que moi, car je t'aime pour mille. J'ai pour toi tous les sentiments; je t'aime comme ta mère, comme ta sœur, comme ta fille, comme ton amie, comme ta femme, et mieux encore, comme ta maîtresse. Je t'aime tant, que je ne pense qu'à cela, et que sur tout le reste, je suis d'une insouciance qui ressemble comme deux gouttes d'eau à la mort. Tu es l'âme qui anime mon corps; je ne peux être affectée que par toi; tu dispenses à ton gré le bien et le mal qui m'arrivent, et je ne peux plus connaître le bonheur à moins que tu ne t'en charges. Songe bien à cela, mon enfant; tu as trop de raison à présent et trop d'expérience pour ne pas sentir, comme moi, qu'il n'en existe pas dans ce monde, sans une amie, dont l'esprit, le cœur et l'âme soient en commun avec nous. Eh! dis-moi, qui est-ce qui partage mieux que moi tous tes sentiments, tous tes goûts et toutes tes opinions? D'après cela, aime-moi donc, ne fût-ce que pour ton bonheur; je te promets de le faire et d'y employer le reste de ma vie[ [133].»