«Votre jardin de Paris ne vous donne pas l'idée de tout ce bonheur-là. Ce n'est qu'un chemin planté qui mène à votre pavillon; vous ne connaissez aucun de vos arbres et vous leur faites couper la tête, bras et jambes sans y penser. Vous changerez bien d'avis quand vous saurez, comme moi, que les arbres ont du sentiment et qu'ils s'aperçoivent du bien et du mal.
«Aussi je me promets bien de travailler ce soir comme un cheval, pourvu que je ne dorme pas comme une marmotte[ [130].»
Mme de Sabran avait un neveu, Mgr de Sabran, évêque de Laon, qui fut toujours excellent pour elle et pour ses enfants. C'était un véritable prélat de l'ancien régime, moins occupé de la messe et de son bréviaire que de ses plaisirs[ [131]. Il possédait près de Laon, à Anisy, un château où Mme de Sabran et ses enfants faisaient chaque année de longs séjours.
Mme de Sabran, en femme aimante, ne cherchait que les occasions de se rapprocher de son ami; elle le savait en Lorraine, elle vint donc aussitôt s'installer à Anisy et elle eut l'adresse d'obtenir de son neveu une invitation pour le chevalier.
L'isolement de la campagne, la fréquentation journalière et incessante, finirent par amener ce que n'avaient pu obtenir les plus ardentes prières. Bien que le palais épiscopal ne parût pas particulièrement désigné pour le dénouement de l'idylle, au bout de peu de jours l'amitié fraternelle avait cédé la place à l'amour, et le frère et la sœur s'adoraient le moins platoniquement du monde. Ce fut pour tous les deux un rêve sans nom, une période d'amour délicieuse; les heures s'envolaient sans qu'ils y songeâssent; un jour vint cependant où il fallut penser au retour; la famille, le régiment, les affaires, les mille nécessités de l'existence vinrent troubler les tendres amants dans leur rêve étoilé et les rappeler à la réalité.
Mme de Boisgelin était au courant de la passion si violente du chevalier, mais ne l'avait pas trop bien prise.
Mue par un sentiment de jalousie qu'elle ne pouvait surmonter, elle la blâmait même absolument. Elle aimait beaucoup son frère et elle éprouvait pour lui des sentiments très exclusifs. Quand elle vit que sa nouvelle inclination n'était pas une de ces fantaisies éphémères dont il était coutumier, mais bien un attachement des plus sérieux, elle prit en haine Mme de Sabran, et tout en ménageant les apparences, fit tout ce qui dépendait d'elle pour rompre cette liaison qui lui portait ombrage[ [132].
C'est en raison de ces sentiments qu'elle se garde d'écrire à son frère pendant son séjour à Anisy. Le chevalier, qui ne devine pas, s'étonne de ce long silence et il s'en plaint, en même temps qu'il lui annonce son retour prochain:
«Anisy, par Pinon, samedi 9.