«Si tu avais eu de l'esprit, tu aurais pris et même mis un de mes habits pour m'attendre à Versailles, car il est possible que les dépêches d'Oblin à Lafleur ne soient pas arrivées, et que je me trouve à la Cour en habit de postillon, pour marquer mon empressement.
«Adieu, ma fille, je t'aime de bout en bout, et il y a loin, même sans la coiffure. Mon papier et mon encre ainsi que ma plume ne valent pas grand'chose, mais je me sers de ce que j'ai, encore bien heureux, car cela ne m'arrive pas souvent.»
Le séjour du chevalier à Paris fut ce qu'il devait être; il revit Mme de Sabran, et leur mutuel attachement, surexcité encore par l'absence, ne fit que croître. L'heure approchait de la chute inévitable.
Après quelques jours de bonheur, Boufflers repart pour la Lorraine. Il passe une journée chez le comte de Bercheny, à Luzancy, un vieil ami de sa famille, et c'est de là qu'il écrit à Mme de Sabran:
«Je me suis arrêté hier à Luzancy, chez le comte de Bercheny, et pour la première fois je me suis surpris un mouvement de jalousie. Je l'ai vu occupé de sa femme et de sa terre, heureux du bonheur que j'ai toujours désiré et que je n'aurai jamais. Il fait des choses charmantes; il passe sa vie à en jouir, à s'en applaudir, à en projeter de nouvelles. Sa femme a l'air de prendre part à tout et d'aimer la campagne autant que lui. Je me demandais: quel bien cet homme-là a-t-il fait pour être aussi bien traité par le sort, et quel crime ai-je commis pour l'être aussi mal? Voilà le poison qui s'est glissé dans mes veines et qui agit encore.»
Enfin il arrive à la Malgrange, il revoit sa mère qui l'y attend et il est si heureux de la retrouver, qu'ils ne se quittent pas: «Elle est dans ma chambre quand je ne suis pas dans la sienne», écrit-il. Sa présence même fait naître dans son esprit mille rêves d'avenir qu'il ne peut se défendre de confier à la femme qu'il adore.
«De Lorraine.
«Je ne suis pas si découragé que le jour où je vous ai écrit de ma route, ma chère sœur. Mon voyage s'est mieux passé que je ne m'y attendais, et j'ai revu ma mère avec autant de plaisir que si je ne vous avais pas quittée. La Lorraine est si charmante que j'ai eu regret en la revoyant que votre neveu eût obtenu l'évêché de Laon. Vous seriez venue dans mon pays, vous auriez connu ma mère, vous l'auriez aimée comme votre mère, et elle vous aurait aimée comme sa fille. Tout cela fait naître en moi des idées bien riantes, qui font place ordinairement à des réflexions bien tristes... Si vous n'êtes pas toujours la meilleure des sœurs, je serai le plus malheureux des hommes.
«J'ai revu ma pauvre Malgrange: je n'en ai plus que la moitié, j'ai cédé la plus jolie à M. de Bauffremont, mais ce qui m'en reste me plaît encore. Ma maison est simple et pauvre, mais propre et gaie. Il y a dans ma cour un marronnier d'Inde planté par la sœur de Henri IV, sous lequel on mettrait cent cinquante hommes à couvert. J'ai un petit jardin qui est terminé par un bois d'environ cent pas de tour, où l'on peut faire une demi-lieue sans revenir sur ses pas; j'ai une figuerie, une serre, une quantité de cerisiers couverts de fleurs. Je vais avoir trois ou quatre moutons sous mes fenêtres, qui seront enfermés dans un treillage de fil d'archal si clair, qu'ils ne s'en douteront pas, et feront comme les hommes qui se croient libres, parce qu'ils ne voient pas leurs chaînes, et qui pensent faire leur volonté en suivant le cours des choses.
«Si je suis au monde quand vous ne serez plus jeune, je vous proposerai d'acheter à nous deux une maison de campagne, pour que vous connaissiez une fois tous les plaisirs qui vous auront manqué jusqu'alors. Vous ne savez pas qu'on peut avoir des sentiments maternels pour des arbres, pour des plantes, pour des fleurs; vous ne savez pas qu'un jardin est un royaume, où le prince n'est jamais haï et où il jouit de tout le bien qu'il fait.