Elle-même avait complètement oublié ses erreurs passées et le monde avait imité son exemple. «Tel est ce pays-ci, dit Besenval durement, pourvu qu'on soit opulent et qu'on porte un beau nom, tout s'oublie, mais même on peut jouir d'une vieillesse considérée après la jeunesse la plus méprisable.»

Walpole faisait une plaisante allusion aux diverses transformations de la maréchale, quand il écrivait: «Elle a été fort belle, fort galante et fort méchante; sa beauté s'en est allée, ses amants aussi, et elle croit à présent que c'est le diable qui va venir. Cet affaissement moral l'a adoucie jusqu'à la rendre agréable, car elle est spirituelle et bien élevée.»

Son extérieur n'avait rien d'imposant. On était d'abord un peu surpris en voyant une petite bonne femme en robe de taffetas brun, avec le bonnet et les manchettes de gaze unie, à grand ourlet, sans bijoux, mais elle avait un visage si noble et si régulier, une attitude si digne et une si parfaite amabilité qu'on l'écoutait avec un plaisir inexprimable.

La maréchale aimait beaucoup sa cousine de Boufflers, et elle reportait même sur Mme de Boisgelin et sur le chevalier une partie de l'affection qu'elle éprouvait pour la mère. Elle les traitait l'un et l'autre avec autant de tendresse que s'ils avaient été ses propres enfants.

La marquise allait encore retrouver à Paris une cousine qui portait le même nom qu'elle et dont la destinée avait avec la sienne une singulière analogie. La comtesse de Boufflers-Rouvrel, qui avait été dame d'honneur de la duchesse d'Orléans, entretenait avec le prince de Conti une liaison avérée, publique et qui lui avait valu le surnom de l'Idole du Temple. On l'appela aussi plus tard la Minerve savante, quand la passion de l'esprit succéda chez elle aux passions d'un âge plus tendre.

C'était une des femmes les plus aimables de la société, bien qu'on lui reprochât souvent de manquer de sincérité; sa conversation était amusante, remplie d'agréments et de vivacité. Walpole, qui l'a bien connue, a laissé d'elle ce croquis: «Il y a en elle deux femmes, celle d'en haut et celle d'en bas. Je n'ai pas besoin de vous dire que celle d'en bas est galante. Celle d'en haut est fort sensée, elle possède une éloquence mesurée qui est juste et qui plaît; mais tout cela est gâté par une véritable rage d'applaudissements.»

Des goûts communs, une complète absence de scrupules, la même tournure d'esprit avaient créé entre l'Idole du Temple et la marquise de Boufflers une intimité très grande. Les deux cousines se plaisaient extrêmement et se quittaient le moins possible.

Les nièces de Mme de Boufflers, Mmes de Cambis et de Caraman, habitaient également Paris, et leur tante les voyait sans cesse. Mais elle affectionnait particulièrement Mme de Cambis dont l'esprit lui plaisait davantage. Une taille élégante, de la grâce, beaucoup d'art et de coquetterie en faisaient une femme agréable, mais elle avait souvent de l'humeur et de l'inégalité. Elle passait pour fort galante et méritait sa réputation, sans que sa situation dans le monde en fût le moindrement diminué: «Cette Cambis me plaît, écrivait Mme du Deffant, elle a un caractère à la vérité froid et sec, mais elle a du tact, du discernement, de la vérité, de la fierté. J'ai un certain désir de lui plaire qui m'anime. Ce ne sera jamais une amie, mais je la trouve piquante.»

Mme de Boisgelin avait suivi sa mère dans la capitale. Le mariage de la jeune femme, nous l'avons déjà fait entrevoir, n'avait pas mieux tourné que la grande majorité des unions de l'époque et elle vivait peu avec son mari; par suite elle s'était beaucoup rapprochée de sa mère, qu'elle accompagnait presque toujours dans ses déplacements. Lauzun a porté sur Mme de Boisgelin ce jugement plutôt sévère: «C'était un monstre de laideur, mais assez aimable, et aussi galante que si elle eût été jolie.» La vérité est qu'elle n'avait pas une figure régulière, mais elle était grande, fort bien faite, et elle avait beaucoup d'esprit. Quant aux mœurs, tout ce qu'on peut en dire, c'est qu'elle ne voulait pas se singulariser, et qu'elle vivait comme la plupart des femmes de son monde et de son temps.

La liste des plus intimes amis de Mme de Boufflers ne serait pas complète si nous ne citions quelques-uns de ceux avec qui elle vivait en Lorraine et qui l'avaient suivie ou précédée dans la capitale, la marquise de Lenoncourt, l'abbé Porquet, le chevalier de Listenay, etc. Des deux premiers nous n'avons rien à dire; à peine arrivée à Paris, la marquise reprit avec eux, nous le verrons bientôt, ses habitudes d'intimité presque journalière. Quant au chevalier, qui, par la mort de son frère, allait prendre le titre de prince de Bauffremont, nous allons le voir devenir peu à peu un des plus fervents adorateurs de Mme de Boufflers et, à ce titre, nous en devons parler avec quelques détails.