C'était un homme d'une véritable distinction, mais calme, froid et un peu indifférent.
«Je le trouve un bon homme, écrit Mme du Deffant, doux, facile, complaisant; en fait d'esprit il a à peu près le nécessaire, sans sel, sans sève, sans chaleur, un certain son de voix ennuyeux; quand il ouvre la bouche, on croit qu'il bâille et qu'il va faire bâiller; on est agréablement surpris que ce qu'il dit n'est ni sot, ni long, ni bête; et vu le temps qui court, on conclut qu'il est assez aimable[ [27].»
Un an plus tard, quand elle le connaît mieux, elle est beaucoup plus enthousiaste:
«Je trouve que son âme est le chef-d'œuvre de la nature: c'est son enfant favori, son prédestiné!»
«Ce que vous dites du chevalier est charmant et de toute vérité, répond Mme de Choiseul; oui, il est bien l'enfant gâté de la nature, mais comme il ne sait pas qu'il est gâté, il n'est point fat, il jouit de tous ses dons en s'y abandonnant seulement, et c'est pour cela qu'il est si aimable[ [28].»
Et les deux dames, dans leur enthousiasme, baptisent Bauffremont «le prince Incomparable», nom qui lui restera et qu'elles lui appliqueront à l'avenir dans leur correspondance.
Mme de Boufflers avait encore retrouvé dans la capitale un vieil ami de Lorraine que des liens fort tendres avaient un instant enchaîné à son char, le poète Saint-Lambert. Entre eux l'amour avait duré ce que durent les roses, mais ils avaient trop d'esprit pour se croire obligés de se détester par la suite, et une solide amitié avait succédé aux sentiments anciens. Ils se revirent avec un plaisir infini.
Depuis qu'il s'était éloigné de Lunéville après sa tragique aventure avec Mme du Chatelet, Saint-Lambert avait eu une étrange fortune.
Après avoir fait la guerre de Sept ans sous les ordres du maréchal de Contades et conquis plus de rhumatismes que de lauriers, il avait quitté le service avec le grade de colonel et s'était entièrement consacré à la littérature.
Dans le désir d'étendre sa réputation et de figurer sur un théâtre plus digne de ses mérites, l'ancien coryphée de la cour de Lorraine s'était établi définitivement à Paris. Grâce à son intime amitié avec le prince de Beauvau, amitié qui dura plus de cinquante ans sans le moindre nuage, il fut accueilli dans les salons aristocratiques et il devint en peu de temps fort à la mode; son aventure avec Mme du Chatelet n'était pas étrangère à l'engouement qu'il inspirait. Il crut devoir à la société qui l'accueillait si aimablement de prendre un titre qui lui manquait. Né Lambert devenu de Saint-Lambert de par la volonté paternelle, il n'hésita pas, de par sa propre volonté, à s'attribuer le titre de marquis. Il n'y avait aucun droit, on le lui donna par complaisance et il finit par y croire lui-même très sincèrement. Cela ne l'empêchait nullement de se proclamer philosophe et de faire parade d'opinions très avancées, voire même nettement anticléricales et républicaines.