CHAPITRE XX
1779-1780
Séjours du chevalier de Boufflers à Douai et à Boulogne.
Pendant l'hiver de 1779, Boufflers abandonne son régiment, ainsi qu'il est d'usage pour tous les officiers, et il vient passer à Paris quelques mois délicieux auprès de Mme de Sabran qu'il aime plus que jamais. Les deux amants reprennent donc sans plus tarder leur douce vie de tendresse et d'amour, ils ne se quittent pour ainsi dire pas. C'est à peine si l'on aperçoit le chevalier chez ses parents et chez ses amis; c'est à peine s'il prend le temps de faire un voyage en Lorraine pour voir sa mère et surveiller ses intérêts.
Mme de Sabran tient d'autant plus à ne pas perdre de vue son fervent adorateur qu'elle connaît sa passion malheureuse pour le jeu, et qu'elle redoute de le voir retomber dans le péché, bien qu'elle lui ait fait jurer de ne jamais jouer:
«8 mai 1778.
«Ne jouez jamais, mon frère, vous me feriez un véritable chagrin; c'est une passion horrible que celle du jeu, elle endurcit le cœur, elle salit l'âme; elle n'est pas faite pour vous. Songez d'ailleurs que vous m'avez donné votre parole d'honneur, et que je ne vous pardonnerais pas d'y manquer.»
Mais Boufflers est faible, et quand son amie le quitte un jour, il ne sait pas résister à l'entraînement. Un soir, chez Mme de Montesson, il joue malgré ses promesses. Son premier soin est d'avouer sa faute, et il le fait en termes bien amusants:
«Votre absence est déjà longue et funeste, chère et jolie sœur, et j'ai eu le temps de faire de petites sottises chez Mme de Montesson, dont votre présence ou le plaisir de souper chez vous m'aurait défendu. Au reste, ce qu'il y a de plus perdu à cette partie-là, c'est l'honneur, parce que j'avais donné ma parole de ne pas jouer. Mais l'honneur n'est qu'un mot, et l'argent est une bien jolie chose dans le siècle où nous vivons.»
L'hiver s'écoule comme un rêve, puis le printemps arrive et avec lui l'heure cruelle de la séparation. Mais il faut bien se résigner à l'inévitable!
Pendant que Boufflers retourne tristement à son régiment, Mme de Sabran, qui a perdu l'habitude de la solitude, et qui est restée sous le charme de leur long tête-à-tête, tombe dans une mélancolie si profonde, qu'elle inquiète son entourage. Elle n'en dit rien à son «frère» pour ne pas le troubler, mais il l'apprend par un ami commun, et il lui écrit alors une lettre de reproche, qui est un modèle de sensibilité et de tendresse. Il s'efforce de la rassurer et de lui persuader qu'elle n'a que des maux imaginaires: