«Vous n'êtes point malade... vous souffrez parce que tout ce qui vit souffre du plus au moins...
«... Pourquoi ne m'avez-vous point encore écrit? Quand vous êtes en proie à vos idées noires, je dois être votre seul confident. Je suis jaloux de vous voir écrire autre chose que des compliments et des nouvelles à d'autres que moi. Écrivez-moi, ma chère fille, envoyez-moi des volumes, ne relisez jamais ce que vous aurez écrit, ne songez à aucune des règles de l'art d'écrire, ne craignez ni de vous répéter, ni de manquer de suite, soyez tantôt triste, tantôt gaie, tantôt philosophe, tantôt folle, suivant que vos nerfs, vos remèdes, votre raison, votre caractère, votre humeur vous domineront. Vous n'avez pas besoin de me plaire, il faut m'aimer et me le prouver encore plus que me le dire; il faut, pour notre bien commun, que vos idées passent continuellement en moi et les miennes en vous, comme de l'eau qui s'épure et qui s'éclaircit quand on la transvase souvent...[ [158]»
Sur le conseil du chevalier, Mme de Sabran quitte Paris et elle se rend chez son amie la comtesse Diane de Polignac; tout le monde l'entoure d'affection et de tendresse, mais elle n'en reste pas moins triste à mourir.
Le chevalier, désolé des nouvelles qu'il reçoit, cherche par sa tendresse à remonter le moral de son amie:
«Roissy, ce mardi.
«Je comptais sur le changement d'air, de lieu, de société, de train de vie; je comptais sur la distraction que vous aurait donnée une amie de votre âge. J'osais même croire que je vous serais bon à quelque chose, qu'à force de partager vos maux, si vous en souffrez, je les diminuerais, que je vous tirerais par mes soins, par mon occupation perpétuelle, de la langueur où vous êtes plongée depuis mon départ, enfin, que mes vœux, mes désirs, ma tendresse vous soutiendraient. Je crois qu'on doit se sentir plus forte contre tous les maux de la vie quand on se sent aimée, et quand on voit auprès de soi quelqu'un qui voudrait très sincèrement souffrir et mourir à notre place.»
Enfin peu à peu sous l'influence du temps et de l'affection, Mme de Sabran se rétablit complètement.
Boufflers, pendant ce temps, s'est réinstallé à Douai et a repris sa vie de garnison. Comme les maux passés nous paraissent toujours moindres que les maux présents, il en arrive à regretter la Bretagne, et les camps de Brest et de Landerneau. La vie est chaque jour plus dépourvue d'agrément.
L'instabilité, le changement incessant paraissaient être la règle de conduite des autorités militaires de l'époque; aussi le séjour du chevalier à Douai ne se prolongea-t-il pas fort longtemps. En juin 1779, il annonce à Mme de Boisgelin qu'il va partir pour la Flandre.