Le chevalier, qui ne se tient pas pour battu, répond.
«Et pourquoi me défendez-vous de te tutoyer? De peur, dis-tu, cher amour, que mes lettres ne ressemblent à d'autres. J'aime bien mieux ne jamais écrire d'autres lettres pour n'être point gêné dans celles que je t'écris. Ce vous me glace; il me semble que rien de ce que tu m'inspires ne s'accorde avec lui. C'est comme s'il fallait toujours te faire la révérence au lieu de t'embrasser. Retire ta défense, chère Sabran; si tu me rends poli tu me rendras faux et froid, et surtout gauche. L'amour est un enfant mal élevé[ [166].»
Entre temps, Mme de Sabran est venue, elle aussi, en Lorraine chez des amis. Boufflers l'engage à profiter du voisinage pour le venir voir à la Malgrange:
«Viens dîner ce matin à la Malgrange avec ma mère et moi, jolie enfant. Il fait un temps charmant; tu verras une maison fort propre, un joli jardin et un arbre gros comme le bois de Boulogne, qui porte trois ou quatre millions de bouquets sur la tête.»
Boufflers s'efforce, pendant son séjour en Lorraine, d'améliorer son petit domaine, de l'embellir et de le rendre tout à fait séduisant. La Malgrange est devenue une de ses passions. Il écrit à sa sœur, qui s'est enfin décidée à lui répondre:
«La Malgrange.
«Mme de Boisgelin, il ne fallait pas moins que votre lettre après votre silence. Je sentais plus que de l'ennui à être oublié de vous. Je me rappelais tout ce que vous m'aviez dit et je me disais: Il faut que ce ne soit pas vrai puisqu'elle ne me dit plus rien. Je me repentais déjà de vous avoir cru pour moi d'autres sentiments que ceux que vous auriez pour tous les frères du monde, et j'essayais de rentrer dans les limites de l'amour fraternel. Vous m'évitez par votre lettre une peine bien fâcheuse et bien inutile, celle de travailler à vous moins aimer. Enfin cette lettre, toute charmante qu'elle est, me fait encore plus de bien que de plaisir. Tiens, mon enfant, nous sommes frère et sœur de corps et de nom, mais il me semble que nos âmes se sont épousées; je ne sais pas si elles ont fait l'une et l'autre un trop bon mariage, mais j'espère au moins qu'elle ne feront jamais mauvais ménage.
«Je me porte de mon mieux, je vais et je viens, je passe ma vie entre Joinville et la Malgrange, et je me partage entre mes housards et mes fleurs. Quand je dis mes fleurs, je me vante, car je n'en ai pas une, mais c'est pour me peindre en agréable, et si ce ne sont pas des fleurs de jardin, elles sont des fleurs de rhétorique.
«La Malgrange sera bientôt digne de vous recevoir; depuis longtemps je ne fais que l'embellir; il faudrait encore longtemps pour la rendre belle, mais elle devient riante. J'ai dessiné et planté une partie des jardins, j'ai réparé et blanchi les bâtiments, je meuble quelques chambres un peu plus honnêtement; surtout j'y cultive les fraises, les cerises, les abricots, les pêches, les figues et les muscats avec le plus grand succès. Enfin il n'y manque que ma mère et vous pour tout gâter et pour tout manger.
«Adieu, ma bonne, je t'aime bien quand je ne te vois pas.»