Mme de Boufflers s'installa d'abord rue du Rempart, au Marais, mais c'était fort loin, la maison était laide, incommode, il fallut trouver ailleurs. Après bien des recherches, la marquise finit par découvrir dans le faubourg Saint-Honoré, à côté de l'hôtel de Duras, la maison de Mme de Lorge qui venait de mourir; elle la loua pour 4,500 livres. L'habitation était charmante, agréable et commode; «elle avait à elle seule plus de vue, de soleil et de bon air que tout Paris ensemble.» Il y avait un beau jardin, de grands arbres, mais comme la perfection n'est pas de ce monde, l'escalier était un vrai casse-cou, «un véritable escalier de blanchisseuse». Il fallut bien cependant s'en contenter.
La marquise, à cette époque, a cinquante-sept ans bien sonnés, mais elle n'a rien perdu de ses qualités intellectuelles. Son fils, qui la dépeint à cet âge, s'extasie «sur le charme, la justesse, la finesse, la gaieté, la soudaineté, disons le mot, l'originalité de cet esprit qui ne ressemblait pas plus aux esprits ordinaires que la lumière à la couleur... Jamais aucun soin, aucun apprêt, aucune recherche... Ses paroles étaient inattendues, promptes, vives, pénétrantes, comme autant d'étincelles électriques... Sa gaieté était pour son âme un printemps perpétuel, qui l'a garantie toute sa vie de trop d'ardeur comme de trop de froid et qui n'a cessé de produire des fleurs nouvelles jusqu'à son dernier jour[ [34].»
Mme de Boufflers retrouve d'abord avec une joie profonde ses chers amis de Lunéville, Mme de Lenoncourt et l'abbé Porquet, qui tous deux lui font fête à l'envi. Mais elle est bien vite débordée; ses parents, ses amis, tout le monde se l'arrache, tout le monde veut jouir de cet esprit charmant, si aimable et si gai.
Bientôt elle est à ce point recherchée, qu'elle ne sait auquel entendre; elle n'a plus une minute à elle, et elle devient insaisissable.
Mme de Lenoncourt fait tous ses efforts pour la voir le plus souvent possible, mais «elle échappe comme un oiseau, et c'est un véritable chagrin de la regretter toujours et de la voir si peu».
Elle n'est jamais chez elle; on prend avec elle un rendez-vous, elle y manque: «C'est une poignée de puces, écrit son amie désolée, il n'y a pas moyen de prendre des arrangements stables avec elle, elle est toujours où elle ne comptait pas être un quart d'heure auparavant.»
Ce ne sont pas seulement les joies de la famille ou de l'amitié qui absorbent si complètement Mme de Boufflers. Elle a toujours adoré le monde et elle en a peu joui pendant les dernières années si moroses du vieux Stanislas; aussi à peine arrivée dans la capitale cherche-t-elle à rattraper le temps et elle se jette à corps perdu dans une vie mondaine qui ne convient, il faut l'avouer, ni à son âge, ni à sa situation de fortune; on ne voit qu'elle à la Cour, chez tous les princes, à toutes les fêtes; elle ne manque pas un spectacle; il n'y a pas de jeune femme plus affolée de plaisirs.
«Elle s'amuse comme si elle avait quinze ans, écrit Mme de Lenoncourt qui en a trente-huit, c'est moi la grand'mère!»
Quelques jours après, elle s'écrie encore dans un moment de dépit:
«J'ai soupé trois jours de suite avec votre marquise. Peut-être vais-je être trois mois sans la voir. Il n'y a pas à Paris assez de jeu, assez de princes, assez de spectacles pour elle, jugez du temps qui lui reste. Et puis elle me soutient qu'elle m'aime! Cela me fait enrager. Je voudrais trouver une bonne raison de m'en détacher[ [35].»