S'en détacher! c'est plus facile à dire qu'à faire!

Tous ses amis sont furieux après elle; ils finissent par lui en vouloir véritablement et il n'y a pas de reproches qu'ils ne lui adressent, mais elle est si aimable, elle a tant d'agréments, il émane d'elle un charme si singulier qu'on ne peut lui tenir rigueur. Dès qu'on la revoit, on l'aime plus que jamais. On passe sa vie à la détester et à l'adorer.

Ce ne sont pas seulement les fêtes, les spectacles, les réceptions princières que Mme de Boufflers aime avec rage, elle a une passion terrible, irrésistible, le jeu, et rien ne l'en peut détourner. C'est un mal de famille, car ses enfants eux-mêmes, sa sœur de Mirepoix en sont également les victimes. Déjà à Lunéville, du temps de Stanislas, la marquise a commis mille folies et s'est placée souvent dans les plus terribles embarras. Mais à Paris c'est bien pire encore. D'abord les occasions sont plus fréquentes et puis l'on joue bien plus gros jeu. Il n'y a pas de réunion à la Cour ou chez les princes qui ne soit l'occasion d'un jeu effréné.

Depuis la Régence, cette passion avait pris des proportions inouïes.

«La cause de presque tous les malheurs ici, c'est la fureur du jeu, écrit en 1720 la duchesse d'Orléans. On m'a souvent dit: «Vous n'êtes bonne à rien, vous n'aimez pas le jeu.»

«Les rues de Paris étaient éclairées la nuit de pots à feu placés devant les hôtels des plus grands seigneurs, convertis en maisons de jeu. Entrait qui voulait.»

On ne jouait pas seulement dans les tripots, dans les hôtels particuliers, on jouait chez tous les princes, à la Cour, et un jeu effrayant. Cette passion amenait avec elle tous les désordres qui en sont la conséquence. Plus d'un grand seigneur, plus d'une noble dame n'hésitait pas à aider la fortune quand elle ne leur souriait pas suffisamment. On se rappelle l'aventure de Mme du Chatelet à Versailles en 1747; elle joue au jeu de la Reine et en peu de temps elle a perdu non seulement ce qu'elle a sur elle, mais encore plus de 80,000 livres sur parole. Voltaire l'entraîne de force en lui criant qu'elle joue avec des fripons![ [36]

Pendant tout le dix-huitième siècle cette passion a régné sans conteste et amené dans la société une démoralisation profonde.

Mme de Boufflers allait donc trouver à Paris plus que partout ailleurs la satisfaction de son déplorable penchant. Aussi partout où l'on joue, est-on sûr de la rencontrer. Et elle ne se contente pas d'un jeu modeste, en rapport avec ses ressources. Point du tout; elle joue gros jeu et perd ou gagne facilement 1,000 louis dans sa soirée. «Du reste dans le monde on ne parle que par 1,000 louis; 4 ou 500 louis sont des bagatelles qu'on ne daigne même pas citer.» Rien ne peut détourner la marquise de sa terrible passion, ni les pertes fréquentes, ni les sages conseils de ses amis.

A Marly, à Chantilly, à Compiègne, à Villers-Cotterets, à l'Isle-Adam, au Palais-Royal, partout elle joue un jeu d'enfer. Souvent on la voit rester à la table de jeu toute une nuit et toute une journée, sans désemparer!