Après les querelles sur la grâce efficace et sur le formulaire, on abandonna la théologie et on se mit à discuter sur la musique; Lullistes, Ramistes, Glückistes, Piccinistes se prenaient aux cheveux dans les cafés, dans les rues, jusqu'au parterre de l'Opéra. Bientôt personne ne songea plus à la musique, mais on se passionna pour la stratégie; les pires bourgeois disputaient avec rage sur l'ordre mince ou l'ordre profond, sur le plus ou moins d'épaisseur qu'il fallait donner aux bataillons.
Puis vinrent les folies scientifiques.
Un oculiste, chimiste en même temps, découvrit une poudre, qui, jetée au milieu des odeurs les plus infectes, anéantissait toute odeur; tout le monde acheta de la poudre merveilleuse, mais l'infection resta la même. Un minéralogiste, M. Sage, prétendait ressusciter les morts avec de l'alcali volatil et faire de l'or en barres avec de la terre glaise; il eut beaucoup d'adeptes. Puis M. Dufour, chirurgien major à l'école militaire, inventa un remède qui était la panacée universelle. Dès qu'on se sentait malade, on devait se frotter la peau des jambes avec des orties, puis s'enivrer avec de l'absinthe; on se réveillait parfaitement guéri. Quelques patients ne se réveillèrent pas; on répondit à leurs parents qui se plaignaient que l'exception confirmait la règle, et on donna à M. Dufour la croix de Saint-Michel. Enfin, un physicien empirique arriva avec un secret plus miraculeux que tous ceux qui avaient excité jusqu'alors une enthousiaste curiosité; il promettait de faire naître des hommes et des animaux de toutes espèces sans le secours des femmes. C'était une vieille idée égyptienne analogue à ces fours artificiels où l'on faisait éclore les poulets. Tout Paris se moqua du nouveau charlatan et finit par y croire.
Enfin arrivèrent Mesmer et Cagliostro.
On peut supposer l'effet produit par les théories de Mesmer sur des tempéraments nerveux et détraqués. Sa prétention de guérir toutes les souffrances, tous les maux physiques parut toute simple. Il ne trouva pas seulement des adeptes parmi les faibles d'esprit; les gens les plus distingués vinrent le trouver et assister aux séances du baquet mesmérique.
Cerutti, qui suivait avec intérêt toutes ces insanités, écrivait à Mme Durival:
«La folie de Mesmer embellit tous les jours; ses adeptes sont les plus grands enthousiastes que le charlatanisme ait produit. Rien n'égale l'audace des magnétistes, si ce n'est la crédulité des magnétisés. Les convulsions de saint Paris, l'astrologie judiciaire, les enchantements, les manies, les extravagances de toutes espèces vont revenir. On pourra dire: «Les monstres reparurent de tous côtés à la mort «d'Hercule et les sottises à la mort de Voltaire».
«Je plaide inutilement la cause de la raison, j'essaye en vain d'opposer ma faible voix aux clameurs mesmériques; la folie semble s'arrêter quelques instants pour courir mieux ensuite. Elle gagne bien du terrain et Mesmer bien de l'argent.
«Les convulsionnaires jansénistes étaient des paralytiques en comparaison de ceux que produit le magnétisme: les uns bondissent comme des chevreuils, les autres aboient comme des chiens; malades et médecins se roulent ensemble par terre. Mais le spectacle le plus rare est celui qui se passe dans la chambre des crises. Molière serait stupéfait, et il avouerait que la sottise humaine donne des comédies meilleures que les siennes. Toutes les fureurs des nerfs, toutes les attitudes de la démence, les cris, les sanglots, les larmes, les syncopes, font de cette chambre un enfer ridicule. Pour égayer la scène, Mesmer y joue de l'harmonica; un de ses adeptes les plus fameux y joue de la harpe. Au bruit de leurs accords les tourments d'Ixion, de Sisyphe et de Tantale sont suspendus; quelques malades s'écrient: «Assez! assez!» D'autres s'écrient au contraire; «Encore! encore!» Les deux Orphées ne savent qui exaucer.»
L'ancien jésuite se moque spirituellement des diverses transformations des folies humaines, qu'il résume sous cette forme plaisante: