Cerutti écrivait à Mme Durival:

«A Paris, ce 12 décembre 1783.

«C'était à vous, madame, d'inventer les bateaux aériens. Vous vous seriez ouvert par là de nouvelles promenades et vous auriez forcé Mlle de Juvincourt de vous suivre. Sa métaphysique se serait perfectionnée encore dans la région des nuages. Je vous ai bien regretté l'une et l'autre au spectacle du globe. Vous savez qu'il se prépare un spectacle non moins étonnant. Le 7 de janvier on verra sur la rivière un homme passer et repasser à pied cinquante fois. On a cru d'abord que cette annonce était une attrape et que l'on voulait tourner en ridicule la crédulité parisienne. Mais on assure que l'homme est réel et sa découverte éprouvée. Monsieur, frère du Roi, a envoyé quarante louis et en même temps il a fait insérer dans le journal de Paris une lettre de sa façon pleine de bonnes plaisanteries.

«Arrivez donc, madame, arrivez donc, mademoiselle, venez toutes deux être témoins des miracles. La physique va devenir une sorte de religion. MM. de Montgolfier sont les premiers thaumaturges de la science. M. Thouvenel va se mettre du nombre. Il a trouvé, dit-on, une boussole nouvelle qui se dirige vers le couchant avec autant de justesse que l'aiguille aimantée se dirige vers le Nord. Le grand problème des longitudes serait presque résolu par là.»

La province ne se montre pas moins enthousiaste que la capitale pour la nouvelle invention. Mme de Brancas est à ce point ravie qu'elle demande à Pilâtre des Roziers de venir à Fléville et de faire en sa présence des expériences sur les aérostats; bien entendu, tous les amis de Lorraine sont convoqués en grande cérémonie. La séance a lieu au jour fixé et l'aérostat s'élève dans les airs au milieu des cris d'admiration de l'assistance. Mme Durival regrette que les ballons ne soient pas encore dirigeables et qu'un de ces «bateaux aériens» n'emporte pas «son corps aussi vite que sa pensée s'envole».

Les lauriers de la duchesse empêchent Mme de Boufflers de dormir; elle aussi veut montrer son goût pour les sciences et, au mois d'avril, elle donne à la Malgrange une fête magnifique en l'honneur de la nouvelle découverte. C'est son fils, le chevalier, qui est chargé d'initier les populations aux charmes des aérostats. Après un grand repas présidé par la marquise et auquel assiste Mme de Boisgelin et nombre d'invités de Nancy, Boufflers donne les ordres nécessaires et aussitôt l'opération commence. Tout se passe à merveille; et quand le ballon s'élève majestueusement dans les airs, la foule, qui est énorme, le salue par de frénétiques acclamations. Malheureusement à peine est-il passé par-dessus la maison qu'un coup de vent le renverse et il s'effondre piteusement sur les invités qui remplissent les jardins. En un instant il est mis en pièces, chacun voulant emporter un morceau du phénomène.

La fête eut un tel succès que le chevalier n'hésita pas à la renouveler plusieurs fois. Le 9 mai en particulier il lança successivement trois ballons. Tout Nancy et les villages environnants étaient accourus pour assister à l'expérience; le régiment du Roi, en promenade militaire, s'était arrêté dans l'avenue de la Malgrange pour prendre sa part du divertissement. La fête fut charmante et réussit à merveille.

Au moment même où la Lorraine s'enthousiasmait pour les ballons, on donnait à Paris, à la Comédie-Française, en dépit de la censure, le Mariage de Figaro, et la ville entière, la Cour comme la bourgeoisie, accueillait la nouvelle pièce avec un véritable délire. La foule fut si grande à la première représentation qu'il fallait risquer sa vie pour pénétrer dans le théâtre. Cerutti, malgré sa santé chancelante, ne craignit pas d'affronter la presse pour tenir ses amis de Lorraine au courant de ce mémorable événement:

«3 mai 1784.

«Le Mariage de Figaro est la comédie la plus folle, le plus gaie, la plus impertinente, la plus ingénieuse chose du monde. Si je n'étais pas malade, j'y retournerais pour rire, pour siffler, pour applaudir. Le prodigieux mouvement causé par cette pièce ne fait point tomber celui du magnétisme: la folie est au comble.»