La fête donnée par Mme de Brancas en l'honneur de Pilâtre des Roziers ne devait pas avoir de lendemain.

En effet, dès les premiers mois de l'année 1784 la santé de la duchesse s'altéra sensiblement. L'hiver fut terrible, une épaisse couche de neige couvrait la terre et à la fin de février il gelait encore à pierre fendre. Mme de Brancas prit un gros rhume et Cerutti en fut très alarmé. Son médecin, M. Thouvenel, la rétablit cependant assez vite, mais elle resta fort délicate.

Elle espérait pouvoir partir en mars pour Fléville et y achever sa guérison, mais l'hiver durait toujours et il fallut y renoncer.

Cerutti chercha longtemps à se faire illusion sur l'état de sa bienfaitrice; il se berçait de l'espoir que le séjour de Fléville lui rendrait ses forces, mais cet espoir s'évanouit bientôt; au mois de juin l'état de la pauvre duchesse était tel qu'on ne put songer à lui faire faire le voyage.

Tous les amis de Lorraine demandaient instamment des nouvelles. Cerutti répond à Mme Durival:

«Paris, 29 juillet 1784.

«Que je suis touché, madame, des tendres expressions, des vives inquiétudes pour Mme la duchesse de Brancas. Votre amitié a tous les avantages de la vérité et tous les charmes du sentiment.

«O malheureux été! comme il m'aurait paru doux de le passer à côté de vous; la seule année que vous auriez pu donner à Fléville est celle que nous sommes condamnés à passer ici!

«Mme la duchesse de Brancas est assez rétablie pour ne pas s'alarmer sur elle, mais elle ne l'est pas assez pour espérer qu'elle soit en état de voyager bientôt, elle en a cependant un vif désir. Elle soupire véritablement après le séjour de Fléville. Elle parle souvent de vous et de Mlle de Juvincourt avec un regret qui augmente les miens. Elle ne peut se résoudre à quitter l'espérance de revoir ce bon, ce paisible Fléville qui semblait avoir été fait exprès pour elle. Ses amis de Paris sont tous ligués contre ceux de la Lorraine et ils voudraient qu'elle achetât ou louât une jolie maison de campagne au voisinage. Ils s'occupent à chercher quelque chose qui lui convienne; moi, j'abandonne tout cela au destin, et je préfère l'intérêt de sa santé à toutes les raisons personnelles qui m'éloigneraient de ce pays-ci. L'air de la capitale est presque mortel pour moi: ses mœurs, ses folies me divertissent un instant, mais, à la longue, on s'ennuie d'être hors de son naturel. Rien d'ailleurs ne me dédommagera des journées charmantes que j'employais à courir les champs ou à disputailler avec vous.

«Soyez heureuse à Sommerviller, le fond de votre bonheur ne peut vous manquer, il est dans votre caractère, dans votre esprit et dans l'amie que votre cœur a choisie. Songez quelquefois toutes deux à moi et soyez persuadées l'une et l'autre que votre souvenir m'accompagnera et m'attendrira en tous temps et en tous lieux.