Les premiers actes du chevalier comme gouverneur sont tout à son honneur. Ses prédécesseurs s'étaient enrichis dans la traite des noirs, il s'empressa de l'interdire de façon rigoureuse. Les malheureux nègres étaient malmenés d'une manière abominable, il exigea qu'ils fussent traités avec humanité. Les habitants avaient pour habitude d'enterrer leurs morts près des habitations, ce qui provoquait des épidémies continuelles; Boufflers fit établir les cimetières dans des lieux écartés. Aussi les nègres chantaient-ils cette chanson: «Boufflers, Boufflers, tu es bien bon pour les vivants, mais tu ne vaux rien pour les morts, puisque tu exposes nos pères à être mangés par les bouquis[ [180].»
Le 6 mars, il écrivait à son oncle, le prince de Beauvau, en lui donnant quelques détails sur sa vie et sur ses fonctions de gouverneur:
«Vos bontés me consolent, mon cher oncle, et vos conseils me soutiennent comme la voix invisible que Télémaque entendit en gardant les troupeaux à quelques lieues d'ici.
«Tout est à faire dans ce pays-ci et même à défaire. Jamais la tâche et les moyens n'ont été si disproportionnés entre eux.
«Depuis six semaines que je suis ici, je me suis toujours assez bien porté, mais j'ai senti que le climat exigeait des ménagements auxquels je ne suis point accoutumé; il faut peu manger, peu boire, peu marcher, peu dormir, peu s'occuper, etc., de tout un peu, mais peu de tout; le pain est mauvais, l'eau aussi.
«Les ouvriers sont rares, il n'y en a pas de bons; le temps du travail est court, la journée commence et finit à six heures. Dans les douze heures il y a environ deux heures pour le déjeuner et cinq heures pour le dîner et le goûter, de sorte qu'on peut à peine compter sur cinq heures d'ouvrage, et ces cinq heures-là n'en valent pas trois des ouvriers de France.
«Ma vie est simple, je me lève avec le soleil, et après avoir fait toutes les petites affaires qui tiennent au service militaire et à la police de l'île, ainsi qu'aux audiences à donner aux habitants et aux étrangers, je vais visiter mes travaux, et je reviens entre onze heures et midi lire et écrire jusqu'à une heure ou une heure et demie. Alors nous nous mettons à table.
«Après dîner, je vais me promener sur la rivière pour connaître les lieux, les sites, les habitants et les productions des environs...
«Je n'ai encore vu que les meilleurs gens du monde qui ne savent quelle fête me faire et quels présents m'offrir: ce sont des poules, des canards, des moutons, même des bœufs dont ils font toujours rendre au moins la valeur. Hier encore, j'ai été à quatre lieues d'ici, faire une chasse de petits oiseaux aux filets. Les femmes de l'endroit m'ont fait l'honneur de me chanter et, suivant l'expression du pays, de me danser. Je n'ai pas bien compris ce qu'elles chantèrent, mais il était difficile de se méprendre à la signification de leur danse. Un homme jouait d'un instrument, toute l'assemblée battait des mains, et une danseuse, à tour de rôle, sortait en contrefaisant toutes les crises de Mesmer... Elle s'avançait vers moi en roulant les yeux, tordant les bras, faisant mille petits mouvements que ma chaste plume n'ose pas vous rendre, et après un instant d'anéantissement total, elle rentrait dans le cercle pour faire place à une autre pantomime qui essayait de surpasser la première; le bal a fini par une espèce de joute des trois plus habiles dont une jouait un rôle de femme et les deux autres des rôles d'hommes avec une vérité et de petits détails dont on ne se fait pas l'idée en Europe. Après le bal je les ai toutes récompensées par de petits présents.
«Daignez me mettre aux pieds de ma chère tante; je me suis déjà occupé des envois que je pourrais lui faire, mais cette côte-ci est stérile en tout, excepté en naufrages.»